25 Fév 2026, mer

Comment la France encadre enfin les restitutions, et pourquoi l’Afrique regarde la suite

Comment la France encadre enfin les restitutions, et pourquoi l’Afrique regarde la suite

Djidji Ayôkwé : un retour qui pèse plus qu’un symbole

Plus d’un siècle après sa confiscation, le tambour parleur Djidji Ayôkwé, sacré pour le peuple bidjan et conçu comme instrument de communication traditionnelle, s’apprête à retrouver la Côte d’Ivoire. À Paris, une signature officielle doit sceller cette restitution entre les ministres de la Culture Rachida Dati et Françoise Remarck. À Abidjan, les chefs traditionnels se préparent déjà : l’objet n’est pas une pièce de musée parmi d’autres, il porte une mémoire, une autorité, une continuité.

Ce retour s’inscrit dans une séquence plus large : la restitution n’est plus seulement une concession ponctuelle, elle devient une question de méthode, donc de pouvoir.

La loi-cadre : de la décision politique à la procédure encadrée

Le 29 janvier, le Sénat a adopté à l’unanimité une loi-cadre destinée à faciliter la restitution de biens acquis pendant la période coloniale. Le texte doit encore poursuivre son parcours parlementaire, mais son ambition est déjà lisible : sortir d’un système où chaque restitution exige une loi spécifique.

Jusqu’ici, le principe d’inaliénabilité des collections publiques rendait chaque retour lourd, exceptionnel, politiquement risqué. Désormais, l’idée est de remplacer le “cas par cas” par une procédure balisée :

  • consultation d’une commission nationale permanente,
  • mise en place d’un comité scientifique bilatéral,
  • critères définis pour établir le caractère illicite de l’acquisition,
  • interaction avec les mécanismes déjà convenus, et volonté affichée de répondre aux demandes sans “vider les musées”.

Autrement dit : une architecture pour éviter l’arbitraire… et limiter l’embrasement.

Le “laboratoire” béninois : quand la restitution devient une bataille diplomatique

Ce que la loi tente aujourd’hui d’institutionnaliser, Angelo Dan l’a vécu en temps réel, dans une zone grise où se croisent la mémoire et le juridique, la prudence muséale et le calcul politique. Dans son journal de négociations sur la restitution entre la France et le Bénin, il raconte la trajectoire qui a conduit, en novembre 2021, au retour de 26 pièces du trésor royal d’Abomey.

Son récit met en évidence trois réalités souvent euphémisées :

  • Les résistances : le monde muséal ne se laisse pas déplacer sans garanties, sans méthode, sans contrôle.
  • Les hésitations politiques : la restitution engage l’État, donc son récit national, donc ses lignes rouges.
  • Le mur juridique : l’inaliénabilité ne se contourne pas avec un discours ; elle se travaille avec des arguments, des archives, des dispositifs.

Dan insiste surtout sur la nature du geste : restituer ne relève pas d’une simple logistique patrimoniale. C’est un acte diplomatique et moral, une négociation sur le sens et sur la place de l’Afrique dans le récit de l’histoire.

Un précédent… qui n’a pas fermé le dossier

Le cas béninois a créé un précédent, mais il n’a pas clos la question. D’autres pièces majeures restent conservées en France ou circulent sur le marché international. La restitution, ici, déborde le face-à-face entre États : elle renvoie à la circulation mondiale des patrimoines et à la responsabilité des institutions culturelles dans cette circulation.

C’est aussi ce qui donne au Bénin une place particulière : non pas celle d’un pays “bénéficiaire”, mais celle d’un État négociateur, structurant sa stratégie, mobilisant archives et arguments juridiques, faisant de la restitution un terrain de souveraineté.

D’un geste isolé à une dynamique continentale

Depuis Abomey, d’autres dossiers se sont imposés, dessinant une cartographie de demandes à la fois symboliques et politiques :

  • la Côte d’Ivoire avec Djidji Ayôkwé,
  • le Sénégal avec le sabre d’El Hadj Omar,
  • Madagascar et la question de crânes ancestraux,
  • l’Algérie autour d’objets liés à l’émir Abdelkader,
  • le Mali avec des pièces du trésor de Ségou.

Les demandes affluent, parfois ciblées, parfois plus larges. Le point commun : elles expriment une même exigence reprendre la main sur des fragments d’histoire confisqués, et faire reconnaître que le patrimoine n’est pas neutre.

L’équilibre recherché : reconnaissance sans panique

La loi-cadre adoptée au Sénat vise justement à traiter ces dossiers de manière systémique, en fixant un périmètre : les biens acquis entre 1815 et 1972, soit l’essentiel de la période d’expansion coloniale française.

Le gouvernement avance une ligne d’équilibre : “ni déni, ni repentance”, mais reconnaissance. Une formule politique qui cherche à tenir ensemble deux peurs françaises : celle d’un déni devenu intenable, et celle d’une brèche juridique qui ferait basculer l’ensemble des collections.

Dans le même temps, des limites apparaissent : le Conseil d’État évoque la nécessité d’un “intérêt général supérieur” pour certains biens issus de legs ou donations, et la question des collections privées, largement absente du débat parlementaire, continue de hanter le sujet.

Une diplomatie de la mémoire, désormais structurante

À mesure que les cérémonies se multiplient et que les textes avancent, une nouvelle étape se dessine : la restitution cesse d’être une exception et devient un outil de relation internationale. Elle redéfinit les liens culturels, mais aussi les rapports politiques. Elle oblige à nommer ce qui, longtemps, fut contourné : la colonisation comme système de capture de territoires, de récits, et d’objets.

Avec Djidji Ayôkwé, la France ne restitue pas seulement un tambour : elle teste une doctrine. Avec la loi-cadre, elle cherche à encadrer un mouvement qui la dépasse déjà. Et avec le précédent d’Abomey, l’Afrique a compris une chose : la restitution n’est pas un geste charitable, c’est un terrain où se rejoue la dignité et où se négocie, désormais, une part du futur.

Max Betto Grandes Lignes

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