Trois ans après son arrivée au pouvoir, Giorgia Meloni a engagé une recomposition profonde des institutions italiennes. Entre réformes judiciaires, renforcement de l’exécutif et choix budgétaires marqués, son action redessine l’équilibre du pays sans pour autant résoudre ses fragilités économiques de fond.
Un projet politique clair : renforcer l’exécutif
Giorgia Meloni et sa coalition ont inscrit la consolidation du pouvoir exécutif au cœur de leur agenda. L’idée d’un « premierato », soit l’élection directe du chef du gouvernement, vise à réduire la volatilité parlementaire et à fournir une plus grande stabilité majoritaire. Faute d’une adoption automatique, ce projet est aujourd’hui porté devant les électeurs via un référendum ou, en plan B, par des ajustements de la loi électorale qui donneraient une prime majoritaire à la coalition victorieuse.
L’enjeu est politique autant que stratégique : sécuriser la gouvernabilité, mais aussi verrouiller une configuration institutionnelle favorable à la majorité en place.
La réforme judiciaire : séparation des carrières et nouveaux contrôles
La réforme portée par le ministre Carlo Nordio modifie en profondeur le statut des magistrats : séparation stricte des carrières entre juges du siège et magistrats du parquet, création de deux Conseils supérieurs de la magistrature distincts, et mise en place d’une Haute Cour disciplinaire dont la nomination mêlera tirage au sort et désignation politique.
Pour ses partisans, la réforme corrige un supposé corporatisme et renforce les droits de la défense. Pour ses détracteurs, elle fragilise l’autonomie de la justice en ouvrant la porte à une plus grande influence politique sur les carrières et la discipline des magistrats. Plusieurs organisations professionnelles et syndicats judiciaires ont sonné l’alarme, craignant une magistrature du parquet plus proche des logiques de pouvoir que de l’équilibre public-privé du procès.
Budget 2026 : rigueur affichée, redistributions ciblées
Sur le plan économique, le gouvernement met en avant la réduction du déficit ramené proche des objectifs européens et la baisse graduelle de la dette rapportée au PIB. Mais ces chiffres cachent des choix sensibles : suppression de dispositifs redistributifs, fin de certains mécanismes de relance comme le superbonus, et une série de coupes dans les dépenses publiques.
Le budget 2026 limite la hausse des dépenses et finance une partie des investissements par des recettes exceptionnelles (taxe sur les banques et assurances) et l’utilisation des fonds européens. Les mesures fiscales baisse d’impôt sur certaines tranches et dispositifs ciblés pour familles profitent cependant de façon inégale, selon les analyses du Parlement et des institutions statistiques italiennes. Plusieurs syndicats et experts dénoncent un caractère inégalitaire du paquet et une absence de projet industriel structurant.
Croissance atone et permanence des fragilités structurelles
Malgré des indicateurs conjoncturels moins mauvais, la croissance reste faible et la productivité stagne. L’Italie conserve un niveau d’endettement élevé et un coût de la dette qui grève les marges budgétaires. Les marges pour mener une politique de relance véritable paraissent réduites : l’alternative entre austérité et creusement du déficit demeure le principal dilemme macroéconomique.
Le marché du travail montre une baisse du chômage global, mais une précarisation persistante et un chômage des jeunes qui reste élevé, révélant des déséquilibres sociaux que les mesures actuelles ne corrigent pas.
Tensions internes à la coalition et limites politiques
La majorité au pouvoir n’est pas monolithique. Entre Fratelli d’Italia, la Lega et Forza Italia, les compromis sont souvent le fruit de négociations serrées sur la fiscalité, les infrastructures ou les dépenses locales. Ces tensions se traduisent par des arbitrages budgétaires parfois incohérents et par des décisions ponctuelles destinées à préserver l’unité de la coalition plutôt qu’à définir une stratégie nationale de long terme.
Parallèlement, la volonté de modifier la gouvernance (élection du Premier ministre, réforme de la justice, révision de la Cour des comptes) est perçue par l’opposition comme une série d’étapes visant à réduire les contre-pouvoirs.
Un modèle de pouvoir affirmé, des risques persistants
La trajectoire engagée par Giorgia Meloni dessine une Italie où l’exécutif retrouve de la marge d’action, mais où les garanties institutionnelles se trouvent remises en question. Les réformes portent une logique de centralisation et d’affirmation du pouvoir gouvernemental qui, si elles sont menées jusqu’au bout, modifieront profondément le jeu démocratique italien.
Sur le plan économique, l’Italie reste enfermée dans un choix douloureux : ou bien engager des réformes structurelles ambitieuses pour relever la productivité ce qui suppose du temps et des ressources, ou bien consolider la soutenabilité budgétaire au prix d’une croissance durablement limitée.
Adonis Kanga Grandes Lignes











