5 Fév 2026, jeu

Comment les tarifs américains obligent l’Inde et la Chine à dialoguer

Comment les tarifs américains obligent l’Inde et la Chine à dialoguer

Après cinq années de tensions frontalières, New Delhi et Pékin enclenchent un réchauffement graduel : reprise des liaisons directes, facilitation des échanges, nouveaux mécanismes aux frontières avec, à l’horizon, une rencontre Modi–Xi en marge du sommet de l’OCS (31 août–1er septembre).

Ce qui bouge concrètement

  • 18 – 19 août : la visite du chef de la diplomatie chinoise à New Delhi ouvre la voie à la reprise des vols directs, au commerce frontalier et à la facilitation des investissements. Les deux capitales s’accordent aussi sur au moins trois mécanismes frontaliers supplémentaires pour stabiliser le terrain.
  • 19 août : le Premier ministre indien annonce qu’il rencontrera Xi Jinping à Tianjin en marge du sommet des dirigeants de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS) premier déplacement de Modi en Chine depuis 2018.
  • Ce mouvement s’inscrit dans une séquence de signaux cumulés de dégel observés depuis plusieurs mois (entretiens au niveau défense, canaux techniques rouverts, rhétorique moins abrasive).

Le rôle du choc extérieur : les tarifs américains

La guerre tarifaire déclenchée par Washington contre les deux géants asiatiques agit comme un accélérateur. En ciblant simultanément l’économie indienne et l’économie chinoise, les nouvelles hausses de droits de douane renforcent l’intérêt partagé de New Delhi et de Pékin à réduire les frictions et à sécuriser des circuits alternatifs pour leur commerce et leurs chaînes de valeur.

Deux lectures coexistent dans les débats régionaux :

  • Pour certains commentateurs, l’Inde se rapproche par contrainte, faute de marge face aux nouveaux coûts imposés par les États-Unis.
  • D’autres estiment que la rencontre Modi–Xi était planifiée de longue date, et que l’enchaînement avec les annonces américaines relève davantage du calendrier que d’une réaction improvisée.

Les cicatrices de 2020 n’ont pas disparu

Le rapprochement s’opère sans effacer les divergences fondamentales :

  • Le traumatisme de Galwan (juin 2020) continue de peser.
  • Le contentieux frontalier demeure sensible ; d’où la création de mécanismes additionnels pour éviter l’escalade locale.
  • Sur le plan stratégique, l’Indo-Pacifique reste le cadre structurant : New Delhi diversifie ses partenariats, Pékin consolide les siens, et chacun cherche à stabiliser la relation bilatérale sans renoncer à ses lignes rouges.

La fenêtre tactique de New Delhi

Pour l’Inde, la priorité immédiate est double :

  1. Gérer les tensions avec la Chine au plus bas niveau opérationnel possible (frontière, patrouilles, gestes de confiance).
  2. Naviguer prudemment dans une relation plus tendue avec Washington sur le terrain commercial, sans hypothéquer la coopération stratégique plus large.

    Autrement dit, désenvenimer avec Pékin n’implique pas de basculer d’alignement : il s’agit de réduire le risque au nord tout en gardant des options ouvertes à l’ouest.

Pékin teste un apaisement ordonné

Côté chinois, la séquence offre l’occasion de stabiliser le voisinage au moment où les tarifs américains resserrent l’étau. Pékin multiplie les gestes techniques (frontière, vols, commerce) et enchaîne diplomatiquement : après l’Inde, une étape au Pakistan rappel que la Chine entend parler aux deux voisins et se poser en pôle de stabilité régionale.

Ce qui vient ensuite

  • Sommet de Tianjin (31 août – 1er septembre) : une photo et un agenda minimal (frontière, connectivité, facilitation commerciale) suffiraient déjà à consolider le dégel.
  • Mise à l’épreuve sur la frontière : l’efficacité des nouveaux mécanismes sera juge de paix ; la capacité à déconflictionner rapidement les incidents comptera plus que les déclarations.
  • Trade-offs calibrés : chacun cherchera des gains économiques tangibles sans céder sur les enjeux de sécurité.

La pression tarifaire américaine a accéléré un mouvement que l’Inde et la Chine avaient prudemment amorcé : reprendre langue, rouvrir des canaux économiques et encadrer la frontière. Le dégel est fonctionnel plutôt qu’affectif : réduire les risques, gagner du temps et absorber le choc commercial tout en maintenant, de part et d’autre, les lignes rouges stratégiques.

Paul Lamier Grandes Lignes

La rédaction vous conseille