La mort d’Alex Pretti, infirmier de 37 ans, tué lors d’une intervention d’agents fédéraux de l’Immigration and Customs Enforcement (ICE) à Minneapolis, a provoqué une onde de choc bien au-delà du Minnesota. Les images largement diffusées sur les réseaux sociaux, la version officielle avancée par Washington et la mobilisation immédiate de plusieurs États et grandes villes ont transformé ce fait divers en crise politique nationale.
Une intervention filmée, des versions irréconciliables
Les faits se déroulent à l’intersection de Nicollet Avenue et de la 26e rue, en marge d’une manifestation contre les opérations de l’ICE. Plusieurs vidéos, authentifiées notamment par des médias américains et des organisations d’enquête indépendantes, montrent Alex Pretti tentant de s’interposer alors qu’une manifestante est bousculée par un agent fédéral.
Sur les images, l’infirmier apparaît d’abord en train de filmer la scène, avant d’aider une femme projetée au sol. Il est ensuite aspergé d’un agent chimique, plaqué au sol par plusieurs agents et maintenu face contre terre. Des cris évoquent alors la présence d’une arme. Une rafale de coups de feu retentit.
Selon les analyses publiées par Bellingcat, au moins dix tirs auraient été effectués, dont plusieurs alors que l’homme était déjà immobilisé et sans mouvement.
La question de l’arme au cœur de la controverse
Le département de la Sécurité intérieure affirme qu’Alex Pretti représentait une menace immédiate, évoquant la présence d’un pistolet semi-automatique. Les autorités ont diffusé une photographie de l’arme et qualifié la victime de « terroriste intérieur ».
Or, les vidéos disponibles montrent un élément troublant : un agent semble retirer l’arme du pantalon d’Alex Pretti alors que celui-ci est déjà maîtrisé, avant que les coups de feu ne soient tirés. Le chef de la police de Minneapolis a confirmé que l’infirmier disposait d’un permis légal de port d’arme, mais aucun élément visuel ne montre qu’il ait tenté de la dégainer ou d’en faire usage.
Cette séquence alimente les accusations de recours disproportionné à la force et remet en cause la version fédérale selon laquelle les agents auraient agi en état de légitime défense immédiate.
Un profil à rebours du récit officiel
Citoyen américain, Alex Pretti travaillait dans un centre médical pour anciens combattants à Minneapolis. Ses collègues et sa hiérarchie le décrivent comme un soignant engagé, spécialisé en soins intensifs, profondément marqué par la politique migratoire menée par l’administration Trump dans les villes de Minneapolis et Saint Paul.
Sa famille évoque un homme « profondément attaché à la justice sociale » et animé par le désir « d’aider et de protéger les autres ». Un portrait en décalage total avec la qualification de menace terroriste avancée par Washington.
Une contestation qui déborde le Minnesota
Dès le lendemain de la fusillade, des manifestations ont éclaté à Minneapolis, puis à New York, Los Angeles, San Francisco et dans plusieurs grandes villes. Malgré des températures extrêmes, des milliers de personnes ont dénoncé ce qu’elles considèrent comme une militarisation incontrôlée des opérations de l’ICE.
Sur le plan institutionnel, le Minnesota a engagé une procédure judiciaire visant à suspendre les opérations fédérales de l’immigration sur son territoire. Le procureur général Keith Ellison a annoncé une plainte destinée à empêcher toute destruction de preuves, évoquant des obstacles rencontrés lors d’une précédente enquête liée à une autre mort impliquant l’ICE dans la même ville.
Plusieurs gouverneurs démocrates, dont ceux du Maine et de la Californie, ont publiquement demandé une révision du déploiement fédéral dans leurs États.
Bras de fer assumé avec Washington
L’administration Trump a choisi l’escalade. La procureure générale Pam Bondi a adressé une mise en demeure au gouverneur du Minnesota, exigeant la coopération totale avec les autorités fédérales, la remise de données sociales et électorales, et la fin des politiques dites « sanctuaires ».
Ce courrier marque un durcissement assumé : au-delà de l’affaire Pretti, c’est l’autonomie des États et des municipalités face à l’autorité fédérale qui est désormais en jeu.
La mort d’Alex Pretti agit comme un révélateur brutal. Elle cristallise plusieurs fractures américaines : entre sécurité et libertés civiles, entre pouvoir fédéral et autorités locales, entre maintien de l’ordre et usage létal de la force.
Alors que les enquêtes judiciaires débutent à peine, une certitude s’impose déjà : l’affaire dépasse largement le cadre d’une intervention policière. Elle s’inscrit dans une confrontation politique et institutionnelle dont les conséquences pourraient durablement redessiner les rapports entre Washington et les grandes villes américaines.
Paul Lamier Grandes Lignes











