5 Fév 2026, jeu

Groenland : l’initiative militaire de Macron face au verrou américain

Groenland l’initiative militaire de Macron face au verrou américain

La proposition française d’organiser un exercice de l’Otan au Groenland met en lumière une tension rarement exprimée aussi frontalement au sein de l’Alliance atlantique. Derrière l’apparente unité occidentale, la question du Groenland révèle un déséquilibre structurel : sans l’aval de Washington, aucune initiative militaire d’envergure ne peut réellement voir le jour dans l’Arctique.

Une initiative française à forte portée politique

Le 21 janvier, l’Élysée a annoncé que la France souhaitait la tenue d’un « exercice de l’Otan » au Groenland et se disait prête à y contribuer. Une déclaration loin d’être anodine, alors que Donald Trump assume désormais publiquement ses ambitions sur ce territoire autonome danois, qu’il considère comme un enjeu stratégique vital pour la sécurité américaine.

Pour Paris, l’objectif est double : réaffirmer la centralité de l’Otan dans l’Arctique et rappeler que la sécurité du Groenland relève d’un cadre collectif, non d’une logique unilatérale. En d’autres termes, il s’agit de contrer par le multilatéralisme une tentation de mise sous tutelle américaine.

Des précédents hors cadre otanien

Quelques jours plus tôt, le 15 janvier, plusieurs pays européens France, Allemagne, Royaume-Uni notamment avaient déjà déployé des moyens militaires au Groenland dans le cadre de l’exercice « Arctic Endurance ». Mais cette opération s’est déroulée en dehors du cadre formel de l’Otan.

« C’était un exercice danois, auquel les Alliés participaient à titre national », rappelle Stéphane Audrand, historien et consultant en risques internationaux. Une nuance essentielle : sans implication directe des États-Unis, l’Otan restait juridiquement absente.

La démarche d’Emmanuel Macron vise donc un saut qualitatif : placer explicitement l’opération sous commandement de l’Alliance atlantique.

Le consensus, talon d’Achille de l’Alliance

Contrairement à une idée répandue, aucun État ne dispose formellement d’un droit de veto à l’Otan. Mais le fonctionnement de l’Alliance repose sur un principe fondamental : le consensus. Une décision n’est adoptée que si aucun membre ne s’y oppose explicitement.

Dans les faits, cela confère aux États-Unis une capacité d’obstruction décisive. Si Washington refuse un exercice, celui-ci devient politiquement et opérationnellement impossible.

L’exemple de la guerre en Irak en 2003 reste dans toutes les mémoires. À l’époque, la France avait bloqué toute implication de l’Otan dans l’invasion américaine, contraignant Washington à agir en dehors du cadre de l’Alliance.

Sans les États-Unis, un exercice vidé de sa substance

Dans le cas du Groenland, une opposition américaine ne se limiterait pas à un simple désaccord diplomatique. Elle paralyserait l’ensemble de la chaîne de commandement.

Le commandant suprême des forces alliées en Europe (SACEUR) est traditionnellement un général américain actuellement Alexus G. Grynkewich. Sans validation de Washington, aucune autorité alternative ne peut se substituer à ce commandement.

Au-delà de l’aspect institutionnel, l’absence américaine priverait l’exercice de capacités clés : renseignement, projection, logistique arctique, moyens aériens et navals lourds. Autant d’éléments sans lesquels une manœuvre otanienne au Groenland perdrait l’essentiel de son intérêt stratégique.

Une épreuve de vérité pour l’Otan

L’initiative française met ainsi l’Alliance face à ses propres contradictions. L’Otan se veut collective, mais demeure structurellement dépendante de la volonté américaine. Or, dans le cas du Groenland, Washington n’est pas un allié comme les autres : il est juge et partie.

« Une opposition américaine en dirait long sur l’état réel des relations transatlantiques », observe Stéphane Audrand. Elle confirmerait que, dans certaines zones clés, l’Otan reste avant tout un prolongement de la puissance américaine, plus qu’un véritable cadre d’équilibre entre alliés.

Derrière un simple exercice militaire se joue donc une question bien plus large : celle de la capacité de l’Europe à exister stratégiquement dans un espace où les États-Unis n’entendent manifestement rien céder.

Paul Lamier Grandes Lignes

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