Ils ne sont ni une simple force militaire, ni un service de sécurité parmi d’autres. Les gardiens de la révolution islamique (pasdarans) constituent aujourd’hui le cœur dur du régime iranien, un État dans l’État dont l’influence dépasse largement le champ sécuritaire. À l’heure où la question de frappes américaines ciblées revient dans le débat stratégique, comprendre leur rôle réel est indispensable pour mesurer ce que toute escalade ferait ou ne ferait pas basculer en Iran.
Une armée née de la défiance
Créés en 1979, au lendemain de la chute du Shah, les gardiens de la révolution naissent d’une méfiance originelle. Les révolutionnaires islamistes se défient de l’artesh, l’armée régulière héritée de la monarchie, jugée peu fiable politiquement. Les pasdarans sont conçus comme une force idéologique, chargée non seulement de défendre le territoire, mais surtout de protéger la révolution et le nouveau pouvoir religieux.
Quarante-cinq ans plus tard, cette force s’est muée en une organisation tentaculaire de plus de 200 000 hommes, disposant de ses propres forces terrestres, navales, aériennes et balistiques. Elle intervient dans les dossiers les plus sensibles : nucléaire, missiles, projection régionale, répression intérieure.
Du bras armé au pilier du régime
Au fil des décennies, les gardiens de la révolution ont cessé d’être un simple contrepoids militaire. Ils sont devenus l’un des deux piliers du système, avec le clergé. Leur rôle s’est renforcé à mesure que le régime se durcissait et que la République islamique se repliait sur un noyau sécuritaire.
La guerre Iran-Irak (1980-1988) a été fondatrice. Elle a forgé une génération de cadres passés par le front, aujourd’hui installés au sommet de l’appareil d’État. Ces vétérans occupent des postes clés dans l’armée, les services de renseignement, les ministères, mais aussi dans les grandes entreprises publiques.
Une puissance économique opaque
L’un des angles morts souvent sous-estimés est la dimension économique des pasdarans. À travers des conglomérats comme Khatam al-Anbiya, ils contrôlent des pans entiers de l’économie : énergie, BTP, infrastructures, télécommunications, logistique portuaire.
Le système des sanctions internationales a paradoxalement renforcé leur pouvoir. Grâce à leurs réseaux, leurs exemptions et leurs capacités clandestines, les gardiens sont devenus des intermédiaires incontournables du commerce sous embargo. Importations parallèles, exportations pétrolières dissimulées, marges opaques : ils sont parmi les principaux bénéficiaires d’un statu quo qui appauvrit la population mais enrichit les cercles du pouvoir.
Une idéologie resserrée après 2019
À partir de la fin des années 2010, un tournant s’opère. Les grandes manifestations sociales de 2019, puis l’élimination du général Qassem Soleimani par les États-Unis, accélèrent une reprise en main idéologique. Les profils jugés trop pragmatiques ou opportunistes sont marginalisés au profit d’un noyau plus radical, aligné sur la ligne du guide suprême.
Cette épuration n’a toutefois pas produit une homogénéité totale. Les gardiens restent un corps composite, traversé par des intérêts divergents : idéologues durs, pragmatiques soucieux de préserver leurs rentes, cadres conscients de l’usure du régime.
Frappes étrangères : affaiblissement ou durcissement ?
L’hypothèse de frappes américaines ciblant les pasdarans soulève une question centrale : une pression militaire extérieure peut-elle provoquer une fracture interne ? Rien n’est moins sûr.
Les précédents montrent leur résilience institutionnelle. Les éliminations ciblées, y compris au sommet, n’ont jamais désorganisé durablement la chaîne de commandement. À l’inverse, une agression extérieure tend à resserrer les rangs, renforcer le discours sécuritaire et justifier une répression accrue contre les manifestants.
Pour une partie des pasdarans, le système actuel reste extrêmement profitable. Ils n’ont aucun intérêt immédiat à un changement brutal, surtout s’il est imposé de l’extérieur.
Un verrou plus qu’un levier de transition
Contrairement à certaines lectures occidentales, les gardiens de la révolution ne sont pas une force susceptible de basculer spontanément du côté de la rue. Ils sont aujourd’hui le verrou central du régime, à la fois gardiens de l’ordre, bénéficiaires économiques et arbitres de la survie du pouvoir.
Toute stratégie visant à affaiblir le régime iranien sans mesurer ce rôle risque de produire l’effet inverse : consolider l’appareil sécuritaire, marginaliser davantage la société civile et repousser toute perspective de transformation interne.
En Iran, la question n’est donc pas seulement de savoir qui frapper, mais ce que l’on renforce en frappant. Et les gardiens de la révolution ont prouvé, jusqu’ici, qu’ils savaient transformer la pression extérieure en ciment intérieur.
Paul Lamier Grandes Lignes












