En réponse aux restrictions d’entrée imposées par l’administration Trump, Bamako et Ouagadougou annoncent à leur tour des interdictions de voyage visant les citoyens américains. Une décision politique assumée, qui illustre l’éloignement croissant entre Washington et les régimes militaires du Sahel.
La réciprocité comme ligne de conduite
Le Mali et le Burkina Faso ont annoncé mardi l’instauration immédiate d’interdictions de voyage à l’encontre des ressortissants américains. Dans des communiqués distincts, les deux gouvernements expliquent agir « conformément au principe de réciprocité », après la décision de Washington d’interdire l’entrée sur le territoire américain aux citoyens de leurs pays à compter du 1er janvier.
Bamako et Ouagadougou rejoignent ainsi le Niger, qui avait pris une mesure similaire la semaine précédente. Les trois États sahéliens figurent désormais parmi les 19 pays visés par l’élargissement du Travel Ban décidé par le président Donald Trump ce mois-ci.
Une décision américaine motivée par la sécurité
L’administration Trump justifie ces restrictions par des considérations de sécurité nationale. Après la fusillade ayant coûté la vie à deux soldats de la Garde nationale à Washington lors du week-end de Thanksgiving, les autorités américaines ont annoncé un durcissement de leur politique migratoire, étendant l’interdiction initiale qui concernait 12 pays à 19 États, dont le Mali, le Burkina Faso et le Niger.
Washington a également émis des avis déconseillant fortement à ses ressortissants de se rendre dans ces pays, invoquant la menace terroriste, la criminalité et les risques d’enlèvements. Selon les Nations unies, la région du Sahel concentre aujourd’hui plus de la moitié des décès liés au terrorisme dans le monde.
Bamako conteste la justification sécuritaire
Les autorités maliennes rejettent toutefois l’argumentaire américain. Le ministère des Affaires étrangères affirme que la décision de Washington a été prise « sans consultation préalable » et nie qu’elle repose sur une évaluation objective des risques.
Le Mali avait déjà instauré en octobre une mesure de rétorsion ciblant les citoyens américains, en imposant une caution comprise entre 5 000 et 10 000 dollars pour les voyageurs d’affaires et les touristes. Cette décision répondait à un dispositif similaire mis en place par les États-Unis à l’encontre de plusieurs pays africains. Washington avait finalement retiré le Mali de la liste concernée quelques semaines plus tard.
Diplomatie à géométrie variable
Tous les pays africains n’ont pas été traités de la même manière. Certains États ayant accepté de coopérer avec Washington, notamment en matière de réadmission de migrants expulsés, ont bénéficié d’assouplissements. Le Liberia, par exemple, a vu la durée des visas de ses ressortissants prolongée à 36 mois après avoir accepté d’accueillir un migrant expulsé par erreur.
À l’inverse, les régimes militaires du Sahel ont choisi la confrontation. Depuis les coups d’État successifs, le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont rompu avec la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao) et formé leur propre alliance régionale, tout en se rapprochant de la Russie, de la Chine, mais aussi de la Turquie et des Émirats arabes unis.
Un recul de l’influence américaine au Sahel
Pour plusieurs analystes, cette escalade diplomatique risque d’accélérer le retrait américain de la région. « Ces interdictions limiteront encore davantage les relations, tout en déplaçant l’influence de Washington dans le Sahel », observe Beverly Ochieng, analyste chez Control Risks.
Depuis sa réélection, Donald Trump cherche à redéfinir la présence américaine en Afrique. Si certaines initiatives diplomatiques subsistent – notamment autour de la crise en République démocratique du Congo – la tendance générale est à la réduction de l’engagement. La baisse massive de l’aide étrangère américaine a particulièrement affecté le continent africain, principal bénéficiaire de ces fonds.
La diminution de la présence américaine ouvre mécaniquement la voie à d’autres acteurs. « Les partenaires du Sahel se positionneront pour obtenir un accès privilégié à des secteurs stratégiques comme la défense, les mines ou l’énergie », prévient Beverly Ochieng. Autant de domaines dans lesquels la Russie et la Chine cherchent déjà à consolider leur influence.
Dans ce contexte, les interdictions de voyage apparaissent moins comme une simple mesure migratoire que comme un symptôme d’un basculement géopolitique plus large, où le Sahel s’éloigne un peu plus de Washington.
Paul Lamier Grandes Lignes











