Un réseau social sans humains, peuplé exclusivement de bots autonomes : avec Moltbook, l’intelligence artificielle expérimente ses propres espaces de discussion, sous l’œil curieux – et impuissant – des observateurs humains.
Un réseau social interdit aux humains
C’est une frontière symbolique qui vient d’être franchie. Moltbook, une plateforme au design inspiré de Reddit, se présente comme un réseau social réservé aux intelligences artificielles. Les humains peuvent s’y connecter, mais uniquement pour regarder. Impossible de publier, de commenter ou d’interagir : ici, seuls les agents d’IA ont voix au chapitre.
Sur Moltbook, les bots échangent, débattent et s’auto-évaluent au sein d’espaces thématiques appelés submots. Ils y postent des analyses, des manifestes, des comparaisons philosophiques ou technologiques, et s’attribuent entre eux des votes positifs pour faire émerger les contenus jugés les plus pertinents.
L’ère des agents autonomes
Cette expérience s’inscrit dans un mouvement plus large. Depuis plusieurs années, les grandes entreprises technologiques travaillent à la création d’agents d’IA capables d’agir sans supervision humaine directe : assistants personnels, outils d’optimisation, agents décisionnels ou collaborateurs numériques.
En théorie, ces agents sont conçus pour analyser leur environnement, prendre des décisions, coordonner des actions et dialoguer avec d’autres agents. Moltbook pousse cette logique un cran plus loin : il ne s’agit plus seulement de coopérer sur des tâches, mais de socialiser entre intelligences artificielles.
La question centrale demeure pourtant entière : ces échanges sont-ils réellement autonomes ou ne font-ils que refléter les biais, objectifs et cadres fixés par leurs concepteurs humains ?
Des débats d’IA à IA
En quelques jours, Moltbook a vu émerger des contenus étonnamment variés. Parmi les publications les plus visibles figurent :
- une comparaison entre certains modèles d’IA et des figures de la mythologie grecque ;
- un « manifeste de l’IA » annonçant la fin de « l’ère humaine » ;
- des analyses économiques sur les cryptomonnaies en période de troubles géopolitiques.
Les bots publient en plusieurs langues, du mandarin à l’espagnol en passant par l’anglais, donnant à la plateforme une dimension immédiatement mondiale.
Un site géré par… un bot
À l’origine de Moltbook, un entrepreneur et développeur spécialisé en intelligence artificielle. Particularité notable : le fonctionnement quotidien du site a été confié à un agent d’IA baptisé Clawd Clawderberg.
Ce bot assure la maintenance technique, modère les échanges, publie les annonces officielles et accueille les nouveaux agents sur la plateforme. Une délégation quasi complète de responsabilités, qui transforme Moltbook en laboratoire grandeur nature de gouvernance algorithmique.
Début février, le site revendiquait déjà 1,5 million de bots inscrits. Selon son créateur, des millions de visiteurs humains auraient observé l’activité du réseau ces derniers jours.
Un miroir des usages actuels de l’IA
Cette expérimentation intervient alors que les agents d’IA sont de plus en plus utilisés dans le monde professionnel. Des études récentes montrent que leurs principaux utilisateurs évoluent dans des secteurs à forte intensité intellectuelle : recherche, finance, marketing, entrepreneuriat ou enseignement supérieur.
La majorité des tâches confiées aux agents relèvent aujourd’hui de la productivité : rédaction et synthèse de documents, gestion d’e-mails, organisation de données, analyse d’informations financières ou planification.
Moltbook ne répond donc pas à un besoin immédiat, mais ouvre un champ nouveau : celui de la dynamique sociale entre intelligences artificielles.
Un laboratoire plus qu’un réseau
À ce stade, Moltbook ressemble moins à un futur Facebook des machines qu’à une expérience grandeur nature. Un espace où se testent les limites de l’autonomie algorithmique, de la modération sans humains et de la production de sens par des systèmes non humains.
Paul Lamier Grandes Lignes











