Un pan de montagne s’est effondré sur l’un des sites miniers les plus stratégiques du continent africain. À Rubaya, dans l’est de la République démocratique du Congo, le drame humain révèle une fois de plus l’imbrication brutale entre exploitation minière, insécurité chronique et économie de guerre.
Une catastrophe enfouie sous la pluie et la boue
Mercredi 29 janvier, en fin d’après-midi, un glissement de terrain d’une ampleur exceptionnelle a frappé le site minier de Rubaya, dans le territoire de Masisi, au Nord-Kivu. Après plusieurs jours de fortes pluies, une partie entière de colline s’est détachée, ensevelissant des dizaines de puits artisanaux dans le secteur de Luwowo.
Un second effondrement, survenu le lendemain matin, aurait aggravé le bilan. Les autorités locales évoquent désormais au moins 200 morts, un chiffre susceptible d’augmenter à mesure que les recherches se poursuivent. Dans une zone difficile d’accès, privée de réseau téléphonique et contrôlée par un groupe armé, l’ampleur réelle de la tragédie reste encore impossible à établir.
Des corps ont été extraits à la main, parfois sans équipement, tandis que des blessés, souvent grièvement atteints, ont été transportés vers des centres de santé aux capacités très limitées, ou évacués vers Goma.
Rubaya, cœur battant du coltan mondial
Si la catastrophe choque par son ampleur, elle frappe surtout un site minier d’importance stratégique mondiale. Rubaya est l’un des principaux centres d’extraction de coltan, minerai indispensable à la fabrication des téléphones portables, ordinateurs et composants électroniques.
Les estimations varient, mais entre 15 % et 30 % du coltan mondial proviendrait de cette seule zone. La RDC concentre, à elle seule, près de 60 % des réserves connues. Chaque jour, des milliers de creuseurs artisanaux travaillent à flanc de colline, armés de simples pelles, dans des galeries instables, sans aucune mesure de sécurité.
En saison des pluies, les pistes deviennent impraticables, les sols se fragilisent et les risques d’éboulement explosent. « Les glissements de terrain sont récurrents dans ces exploitations non réglementées », rappellent plusieurs ONG locales, impuissantes face à l’ampleur du phénomène.
Un bilan humain probablement plus lourd
Selon plusieurs sources locales, le nombre de victimes pourrait dépasser les premières estimations. Des médias congolais évoquent plus de 220 morts, citant des responsables administratifs désignés par le groupe armé qui contrôle la zone.
Parmi les victimes figureraient non seulement des mineurs artisanaux, mais aussi des commerçantes, des femmes et des enfants, présents sur le site au moment de l’effondrement. À Rubaya, l’activité minière irrigue toute la vie économique locale, brouillant la frontière entre lieu de travail et espace de vie.
Une mine sous contrôle armé
Pour les autorités congolaises, ce drame ne peut être dissocié du contexte sécuritaire. Rubaya est contrôlée depuis avril 2024 par le M23, un groupe armé antigouvernemental soutenu par le Rwanda selon les Nations unies.
Dans un communiqué, Kinshasa dénonce une « occupation armée et un système organisé de pillage » des ressources minières. D’après des rapports onusiens, le M23 a instauré une administration parallèle à Rubaya : délivrance d’autorisations, taxation de la production et contrôle du commerce du coltan.
Ce système rapporterait plusieurs centaines de milliers de dollars par mois, alimentant directement l’effort de guerre du mouvement.
Un site officiellement interdit… mais toujours exploité
En février 2025, Rubaya avait pourtant été classée en zone “rouge”, interdisant toute exploitation et toute commercialisation des minerais. Une décision restée largement théorique.
Selon le gouvernement congolais, entre 112 et 125 tonnes de coltan continuent d’être extraites chaque mois, avant d’être acheminées vers le Rwanda. Kinshasa dénonce la faillite des mécanismes internationaux de traçabilité, incapables d’empêcher la circulation de minerais issus de zones sous contrôle armé.
Réactions internationales prudentes
À l’international, les réactions restent mesurées. La Belgique a exprimé sa solidarité avec les familles des victimes, tandis que l’Union européenne a fait part de sa « profonde préoccupation », rappelant la fragilité extrême du contexte humanitaire dans l’est congolais.
À Kinshasa, le ton est plus ferme. Les autorités appellent la communauté internationale à prendre pleinement la mesure d’un drame qu’elles jugent révélateur des liens persistants entre exploitation illégale des ressources naturelles et financement des groupes armés.
Une tragédie révélatrice d’un conflit sans fin
Depuis près de trente ans, l’est de la RDC est ravagé par des cycles de violence ininterrompus. La résurgence du M23 depuis 2021, puis la prise de grandes villes comme Goma et Bukavu début 2025, ont encore aggravé une situation déjà explosive.
À Rubaya, la montagne n’a pas seulement enseveli des corps. Elle a mis à nu une réalité brutale : celle d’un territoire où la richesse du sous-sol continue de coûter la vie à ceux qui la creusent, dans l’indifférence relative d’un marché mondial dépendant de ces minerais.
Paul Lamier Grandes Lignes











