Destituée pour un appel téléphonique controversé avec l’ex-dirigeant cambodgien Hun Sen, la Première ministre Paetongtarn Shinawatra rejoint la longue liste de membres de sa famille écartés du pouvoir. Une décision qui relance les fractures profondes de la vie politique thaïlandaise.
Une dynastie de nouveau frappée
À seulement 39 ans, Paetongtarn Shinawatra, fille de l’ancien Premier ministre Thaksin Shinawatra, voit son mandat brutalement interrompu. La Cour constitutionnelle a estimé qu’elle avait manqué à ses « devoirs éthiques » en juin dernier, lors d’une conversation téléphonique divulguée avec Hun Sen, l’ex-Premier ministre cambodgien. Suspendue depuis juillet, elle est désormais officiellement écartée avec l’ensemble de son cabinet.
Elle devient ainsi la troisième membre du clan Shinawatra à quitter le pouvoir dans la tourmente, après son père Thaksin renversé par un coup d’État militaire en 2006 et sa tante Yingluck, destituée en 2014.
Une crise aux relents géopolitiques
L’affaire a éclaté dans un contexte particulièrement tendu. Depuis la mort d’un soldat cambodgien fin mai, la frontière entre la Thaïlande et le Cambodge est redevenue un foyer de crispation. En juin, l’appel de Paetongtarn à Hun Sen a été jugé trop conciliant par ses adversaires. Ses propos, où elle aurait assimilé un général thaïlandais à un opposant, ont été perçus comme un aveu de faiblesse. Résultat : la coalition menée par son parti, le Pheu Thai, a volé en éclats.
La crise a dégénéré en affrontements armés en juillet : cinq jours de combats, 40 morts et plus de 300.000 déplacés. Un bilan dramatique qui a amplifié la pression politique sur la cheffe du gouvernement.
L’ombre du clan Shinawatra
La destitution survient une semaine après l’acquittement de Thaksin Shinawatra, poursuivi pour crime de lèse-majesté et qui risquait jusqu’à 15 ans de prison. Si son retour dans le jeu politique semblait se préciser, l’éviction de sa fille apparaît comme une revanche de l’élite conservatrice thaïlandaise, toujours déterminée à contenir l’influence d’une famille qu’elle juge trop populaire, trop puissante et trop menaçante pour l’ordre établi.
Depuis vingt ans, la vie politique thaïlandaise oscille entre les victoires électorales du camp Shinawatra et les contre-offensives judiciaires ou militaires de ses adversaires.
Une transition pleine d’incertitudes
Le départ de Paetongtarn ouvre une période de flottement institutionnel. Le Pheu Thai, fragilisé, conserve la direction d’une coalition fragile. La Constitution actuelle restreint les candidatures au poste de Premier ministre aux figures présentées lors des élections de 2023. Or, sur neuf prétendants, quatre sont déjà hors course et les cinq restants se heurtent à des blocages.
Si de nouvelles élections constituent une issue possible, la décision appartient au Premier ministre par intérim, Phumtham Wechayachai, et au Parlement. Mais aucun consensus ne se dégage pour l’instant.
Le retour du spectre militaire
Dans un pays où les forces armées ont renversé à plusieurs reprises des gouvernements élus, la chute de Paetongtarn pourrait raviver les velléités de l’armée. Si la classe politique n’arrive pas à désigner rapidement un successeur, la tentation d’un retour à un encadrement militaire de la transition pourrait refaire surface, au risque de replonger la Thaïlande dans un cycle de tensions institutionnelles et de violences sociales.
Paul Lamier Grandes Lignes











