La libération de l’écrivain Boualem Sansal relance timidement le dialogue entre Paris et Alger. Derrière ce réchauffement apparent, une diplomatie française fragilisée, un équilibre encore précaire et un tournant sécuritaire assumé.
Boualem Sansal, symbole d’une détente attendue
Deux jours après sa grâce présidentielle, Boualem Sansal devait atterrir à Paris ce vendredi soir. L’écrivain franco-algérien, âgé de 81 ans, a été libéré après plus d’un an de détention pour « atteinte à la sûreté nationale ».
« Bonjour la France, Boualem revient », a-t-il lancé depuis Berlin, où il avait trouvé refuge. À Paris, la nouvelle a été accueillie avec soulagement, mais aussi avec prudence.
L’Élysée s’est empressé de revendiquer sa part de responsabilité dans cette libération. « Le fruit des efforts constants de la France », a déclaré Emmanuel Macron, soucieux de ne pas laisser à Berlin le rôle de médiateur principal. Car c’est bien l’Allemagne qui, par des canaux discrets, a obtenu la grâce présidentielle d’Abdelmadjid Tebboune, plaçant Paris dans une posture diplomatique délicate.
Une libération aux allures de message
La décision algérienne dépasse la simple dimension humanitaire.
En libérant Boualem Sansal, Abdelmadjid Tebboune envoie un double signal : tourner la page d’un dossier devenu encombrant et renforcer son partenariat avec Berlin.
Pour Alger, le maintien en détention d’un écrivain malade et reconnu à l’international était devenu un poids politique. « Le coût symbolique dépassait les bénéfices », analyse Hasni Abidi, politologue à Genève.
La manœuvre permet aussi de marginaliser la France, dont les relations avec Alger avaient atteint leur point de rupture après une année d’échanges acrimonieux.
Retailleau, le facteur déclencheur
Le déblocage soudain du dossier Sansal coïncide avec le départ de Bruno Retailleau du gouvernement français.
Perçu à Alger comme un faucon hostile, le président des Républicains incarnait une ligne de fermeté qui crispait les autorités algériennes. Son départ a facilité un apaisement que ni l’Élysée ni le Quai d’Orsay ne semblaient plus capables d’obtenir.
« Quand la relation bilatérale cesse d’être instrumentalisée pour la politique intérieure, les choses se passent mieux », glisse Rachid Temal, président du groupe d’amitié France–Algérie au Sénat.
Même constat à l’Élysée, où l’on admet que la diplomatie du bras de fer a échoué.
Un virage sécuritaire assumé
La reprise du dialogue ne s’est pas jouée à l’Élysée, mais à Matignon et dans les services de renseignement.
Trois hommes ont été déterminants : Sébastien Lecornu, Laurent Nuñez et Nicolas Lerner, patron de la DGSE.
Tous partagent la même approche pragmatique : renouer sur le terrain de la coopération sécuritaire, essentielle dans la lutte contre le terrorisme au Sahel et dans la région saharienne.
« Nous avons des intérêts directs à préserver nos canaux sécuritaires avec Alger », rappelait Lecornu dès mars 2025, alors ministre des Armées. Cette ligne est désormais celle du gouvernement.
Un repositionnement clair : l’antiterrorisme et la stabilité régionale priment désormais sur les querelles politiques ou mémorielles.
Des signaux d’apaisement discrets
Depuis la libération de Sansal, les gestes de bonne volonté se multiplient :
– invitation du ministre français de l’Intérieur à Alger,
– participation de l’ambassadeur de France aux commémorations du 17 octobre 1961,
– contacts réguliers entre la DGSE et ses homologues algériens.
À Paris, on espère une rencontre bilatérale entre Macron et Tebboune en marge du prochain G20 à Johannesburg. Les deux dirigeants ne se sont pas revus depuis plus d’un an, un record depuis 1962.
Les obstacles demeurent
L’embellie reste toutefois fragile.
Deux sujets continuent d’empoisonner la relation : la délivrance des laissez-passer consulaires pour les expulsions de sans-papiers et la détention du journaliste Christophe Gleizes, dont le procès en appel est prévu en décembre.
S’y ajoutent les dossiers sensibles du Sahara occidental où la France soutient le Maroc et la question mémorielle, toujours vive de part et d’autre de la Méditerranée.
Enfin, la pression politique intérieure française demeure forte. Fin octobre, la droite et l’extrême droite ont voté pour la dénonciation des accords migratoires de 1968, une initiative qui a fortement irrité Alger.
Un réchauffement prudent
Malgré ces tensions persistantes, Paris comme Alger semblent vouloir tourner la page.
L’Élysée appelle à une « relation efficace » avec « un grand pays africain essentiel à notre sécurité ».
Mais au sein du Quai d’Orsay, la prudence reste de mise : « Le pire est sans doute derrière nous, mais il ne faudra pas grand-chose pour tout faire basculer. »
Entre stratégie d’influence, gestion sécuritaire et diplomatie de contournement, le “retour à la normale” franco-algérien reste pour l’heure un fragile équilibre entre désenchantement et nécessité.
Paul Lamier Grandes Lignes











