À La Haye, l’ex-président kosovar joue son avenir judiciaire dans une affaire qui dépasse sa personne et interroge la mémoire du conflit avec la Serbie.
À des milliers de kilomètres de Pristina, dans une salle d’audience austère de La Haye, se joue l’un des procès les plus sensibles de l’histoire récente du Kosovo. Le parquet a requis 45 ans de prison contre Hashim Thaçi, ancien chef politique de l’Armée de libération du Kosovo (UCK) devenu président de la République, ainsi que contre trois anciens hauts responsables militaires.
Les quatre hommes sont accusés de crimes de guerre et crimes contre l’humanité commis durant le conflit qui a opposé le Kosovo à la Serbie à la fin des années 1990.
Des charges lourdes, une responsabilité politique
Selon l’accusation, les prévenus auraient participé à une entreprise criminelle visant à éliminer, intimider ou réduire au silence des opposants réels ou supposés.
Ils sont poursuivis pour assassinats, tortures, détentions illégales et persécutions, visant des centaines de civils, parmi lesquels des Serbes, des Roms mais aussi des Albanais kosovars considérés comme dissidents.
« La gravité des accusations n’a pas diminué avec le temps », a martelé la procureure lors de ses réquisitions finales, soulignant la dimension systématique des exactions présumées.
Hashim Thaçi, 57 ans, a toujours plaidé non coupable. À l’époque des faits, il était l’un des visages politiques de l’UCK, mouvement indépendantiste armé qui a combattu les forces serbes.
Un tribunal à part
Le procès se déroule devant les Chambres spécialisées du Kosovo, juridiction basée aux Pays-Bas mais intégrée au système judiciaire kosovar.
Cette structure, composée exclusivement de magistrats internationaux, a été créée pour juger des crimes attribués à des membres de l’UCK, dans un contexte où la protection des témoins au Kosovo demeure un enjeu sensible.
Le parquet a d’ailleurs évoqué des tentatives d’influencer ou de fragiliser certains témoignages, signe des tensions persistantes autour de cette affaire.
Un pays divisé entre justice et mémoire
À Pristina, le procès est perçu par une partie de la population comme une remise en cause de la « guerre de libération ».
Pour nombre de Kosovars, l’UCK incarne la résistance face à Belgrade et la conquête de l’indépendance proclamée en 2008.
Des rassemblements de soutien ont été organisés, dénonçant un procès jugé injuste ou instrumentalisé. Les autorités kosovares, tout en respectant la procédure judiciaire, ont rappelé que la lutte pour l’indépendance demeure, selon elles, légitime et distincte des crimes individuels.
Une décision aux conséquences politiques
Si le rôle du président kosovar est essentiellement institutionnel, la condamnation éventuelle d’un ancien chef d’État pour crimes de guerre aurait une portée symbolique majeure.
Elle interviendrait dans un contexte régional toujours fragile, marqué par des tensions récurrentes entre Pristina et Belgrade.
Le tribunal dispose désormais d’un mois pour rendre son verdict, délai susceptible d’être prolongé.
Au-delà de la peine requise, l’enjeu dépasse le cadre judiciaire : il touche à la mémoire du conflit, à la construction nationale du Kosovo et à la manière dont les sociétés post-conflit affrontent leur passé.
Le procès de Hashim Thaçi n’est pas seulement celui d’un homme. Il interroge l’équilibre délicat entre justice internationale et récit national.
Entre héros de guerre pour certains et responsables d’exactions pour d’autres, l’ancien président incarne les fractures d’une histoire encore récente.
Le verdict attendu à La Haye pèsera bien au-delà des murs du tribunal.
Max Betto Grandes Lignes











