Le président sénégalais Bassirou Diomaye Faye a mis fin aux fonctions de son Premier ministre Ousmane Sonko après des mois de tensions internes au sommet de l’État. Derrière ce limogeage spectaculaire se cachent des rivalités de pouvoir, des désaccords économiques profonds et une bataille de leadership devenue impossible à contenir.
À Dakar, beaucoup redoutaient ce moment depuis plusieurs mois.
Vendredi soir, la présidence sénégalaise a officialisé ce qui ressemblait déjà à une rupture consommée : Ousmane Sonko n’est plus Premier ministre.
Avec cette décision, Bassirou Diomaye Faye met brutalement fin au tandem politique qui avait porté le Pastef au pouvoir en 2024 après des années d’opposition contre Macky Sall.
Mais derrière le choc politique, cette rupture révèle surtout une lutte devenue ingérable entre deux légitimités concurrentes au sommet de l’État.
Le piège du slogan “Diomaye moy Sonko”
Dès le départ, le système portait en lui une contradiction.
Empêché de se présenter à la présidentielle, Ousmane Sonko avait désigné Bassirou Diomaye Faye comme candidat de substitution. La campagne reposait alors sur un slogan devenu historique : « Diomaye moy Sonko ».
Autrement dit : voter Diomaye revenait à voter Sonko.
Une fois au pouvoir, cette formule est devenue un problème politique majeur.
Car Sonko restait le véritable centre de gravité militant du régime, tandis que Diomaye Faye cherchait progressivement à exister comme président autonome.
Pendant deux ans, le Sénégal a ainsi fonctionné avec deux pôles de pouvoir concurrents.
Sonko accusé d’étouffer la présidence
Selon plusieurs sources proches du pouvoir, Bassirou Diomaye Faye reprochait à son Premier ministre une omniprésence médiatique et une personnalisation excessive du pouvoir.
Sonko continuait de parler comme le véritable détenteur du projet politique du Pastef, mobilisant directement la base militante et occupant constamment l’espace public.
Face à lui, le président sénégalais cherchait à consolider son autorité institutionnelle, notamment sur les dossiers diplomatiques, sécuritaires et économiques.
Progressivement, deux camps se sont formés autour des deux hommes : les proches du président d’un côté, les “sonkistes historiques” de l’autre.
Le FMI et la dette ont accéléré la rupture
Mais le véritable point de fracture semble avoir été économique.
Le Sénégal fait face à une dette massive estimée à plus de 130 % du PIB selon certaines évaluations du FMI. Les discussions avec les bailleurs internationaux sont devenues extrêmement sensibles.
Dans l’entourage présidentiel, plusieurs responsables estimaient qu’Ousmane Sonko adoptait une ligne trop radicale face au FMI, notamment sur les réformes budgétaires et les subventions énergétiques.
À l’inverse, les proches de Sonko accusaient Diomaye Faye d’abandonner progressivement les promesses souverainistes et sociales du Pastef.
Le débat sur une possible hausse des prix des carburants aurait profondément divisé l’exécutif.
Le discours de trop
Quelques heures avant son limogeage, Ousmane Sonko avait encore adopté un ton offensif devant l’Assemblée nationale.
En défendant la loi sénégalaise durcissant les sanctions contre l’homosexualité, il avait dénoncé « la tyrannie » de l’Occident cherchant selon lui à imposer ses valeurs au Sénégal.
Ce discours très applaudi par une partie des députés du Pastef a également ravivé les inquiétudes des partenaires occidentaux du Sénégal.
Or Dakar tente actuellement de restaurer sa crédibilité financière auprès du FMI et des investisseurs internationaux.
Pour plusieurs observateurs, Diomaye Faye a considéré que Sonko devenait politiquement incontrôlable.
Une bataille pour 2029 déjà lancée
En réalité, cette rupture ressemble aussi au début d’une guerre de succession anticipée.
La réforme électorale récemment adoptée pourrait permettre à Ousmane Sonko de se présenter à la présidentielle de 2029.
Dans les cercles du pouvoir sénégalais, beaucoup estimaient que Sonko préparait déjà cette bataille politique.
Face à cette montée en puissance, Diomaye Faye semble avoir choisi de reprendre le contrôle avant d’être lui-même marginalisé.
Le Sénégal entre dans une zone d’incertitude
Le problème pour le pouvoir sénégalais est que Sonko conserve encore une influence considérable.
Il reste extrêmement populaire auprès d’une partie de la jeunesse et garde une forte emprise politique sur le Pastef et sur une partie de la majorité parlementaire.
Diomaye Faye possède l’appareil d’État et la présidence.
Sonko conserve une légitimité militante puissante.
Cette fracture ouvre désormais une période très sensible pour le Sénégal.
Car derrière la bataille des ambitions personnelles, une partie de la population attend toujours les grandes promesses qui avaient porté l’alternance de 2024 : emploi, baisse du coût de la vie, souveraineté économique et rupture avec les anciens systèmes politiques.
Et pour beaucoup de Sénégalais, le risque grandit désormais de voir ces promesses se perdre dans une guerre interne au sommet du pouvoir.












