4 Oct 2026, dim

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Dafroza Gauthier, la femme qui traquait en France les responsables du génocide des Tutsis

Dafroza Gauthier, la femme qui traquait en France les responsables du génocide des Tutsis

ParGrandes Lignes

Pendant plus de vingt ans, elle a recherché ceux soupçonnés d’avoir participé au génocide des Tutsis au Rwanda avant de trouver refuge en France. Cofondatrice avec son mari Alain Gauthier du Collectif des parties civiles pour le Rwanda, Dafroza Gauthier est morte samedi à Reims, à 72 ans. Survivante d’une histoire familiale marquée par les massacres, elle avait fait de la justice le combat de sa vie.

Les prochains procès français liés au génocide des Tutsis au Rwanda auront une absence inhabituelle dans la salle d’audience.

Dafroza Gauthier ne sera plus là.

Pendant des années, sa silhouette était devenue familière des cours d’assises françaises où comparaissaient d’anciens responsables rwandais accusés d’avoir participé aux massacres de 1994.

Elle écoutait les témoins, connaissait les dossiers, retrouvait parfois ceux qu’elle avait elle-même rencontrés au Rwanda. Bien avant l’ouverture des audiences, elle avait souvent contribué, avec son mari Alain, à réunir les témoignages permettant à la justice française de travailler.

Dafroza Gauthier est décédée samedi à Reims, à l’âge de 72 ans, des suites d’un cancer.

Sa disparition met fin à plus de deux décennies d’un engagement devenu indissociable de la lutte contre l’impunité des auteurs du génocide.

Une histoire personnelle traversée par les massacres

Avant d’être un combat judiciaire, le génocide était pour Dafroza Gauthier une histoire familiale.

Née Dafroza Mukarumongi en 1954 à Butare, dans le sud du Rwanda, elle appartient à la minorité tutsie.

Son enfance est rapidement marquée par les violences qui accompagnent les profondes transformations politiques du pays à la fin de la période coloniale et après l’indépendance.

En 1959 commencent de graves violences visant les Tutsis. D’autres massacres suivent au cours des années suivantes.

En 1963, son père est tué.

Dix ans plus tard, confrontée à une nouvelle vague de persécutions, la jeune femme quitte le Rwanda. Elle racontera notamment cette fuite et la traversée des marais pour échapper aux violences.

Elle rejoint ensuite la France, où elle retrouve Alain Gauthier, qu’elle avait connu lorsqu’il était séminariste et enseignant à Butare.

Ils se marient en 1977, s’installent à Reims et fondent une famille. Dafroza devient ingénieure chimiste.

Le Rwanda, pourtant, ne disparaît jamais véritablement de leur vie.

En 1994, sa mère est à son tour assassinée

En avril 1994, l’histoire rattrape brutalement la famille.

Après l’attentat contre l’avion du président Juvénal Habyarimana, le 6 avril, les massacres systématiques contre les Tutsis et les Hutus opposés aux extrémistes commencent.

En une centaine de jours, environ 800 000 personnes, très majoritairement tutsies, sont exterminées.

La mère de Dafroza Gauthier fait partie des victimes.

Le 8 avril, deux jours après l’attentat contre l’avion présidentiel, elle est tuée devant l’église où elle avait cherché refuge.

D’autres membres de la famille, des proches et des connaissances disparaissent également.

Dafroza et Alain Gauthier suivent alors depuis la France l’anéantissement d’une partie de leur famille et du pays qu’ils connaissent intimement.

Mais leur engagement judiciaire prendra réellement forme quelques années plus tard.

Le déclic d’un procès en Belgique

En 2001, le couple assiste à Bruxelles à l’un des premiers grands procès européens concernant le génocide rwandais.

Une question s’impose alors : pourquoi des procédures comparables ne seraient-elles pas engagées en France ?

Plusieurs personnes soupçonnées d’avoir joué un rôle dans le génocide se sont installées sur le territoire français après 1994.

Dafroza et Alain Gauthier créent alors le Collectif des parties civiles pour le Rwanda, le CPCR.

Commence un travail qui occupera une grande partie de leur vie.

Le couple se rend régulièrement au Rwanda. Il retrouve des survivants, recueille leurs récits, vérifie les parcours de suspects, rassemble des documents et transmet des éléments à la justice française.

Les Gauthier deviennent progressivement des acteurs incontournables des procédures engagées en France.

Les « Klarsfeld du Rwanda »

Le parallèle finit par s’imposer.

Dafroza et Alain Gauthier sont surnommés les « Klarsfeld du Rwanda », en référence à Beate et Serge Klarsfeld et à leur longue traque d’anciens responsables nazis.

La comparaison tient surtout à la méthode : retrouver des personnes accusées de crimes commis plusieurs décennies auparavant, reconstituer leur parcours, localiser les témoins et pousser la justice à instruire les dossiers.

Pendant longtemps, les procédures françaises avancent lentement.

Puis viennent les procès.

À partir de 2014, plusieurs anciens responsables rwandais sont jugés en France pour leur implication dans le génocide. Les procédures aboutissent à plusieurs condamnations, certaines à de très lourdes peines.

Pour Dafroza Gauthier, chaque procès constitue l’aboutissement d’années de recherches.

Mais jamais une réparation complète.

Faire parler ceux qui avaient survécu

Son travail ne consistait pas seulement à retrouver des suspects.

Il fallait aussi convaincre les survivants de raconter.

Retourner dans les villages. Reconstituer les journées d’avril, mai ou juin 1994. Identifier ceux qui donnaient les ordres, ceux qui dressaient les listes, ceux qui organisaient les barrages ou participaient aux massacres.

Et demander à des femmes et des hommes ayant parfois passé des décennies à essayer de vivre avec leurs souvenirs de replonger dans ces journées.

Dafroza Gauthier connaissait intimement ce prix.

Elle aussi avait perdu des membres de sa famille. Elle aussi avait connu la peur, l’exil et le deuil.

Cette proximité avec les victimes lui donnait une place particulière lors des audiences. Elle n’était ni magistrate ni enquêtrice. Elle était à la fois partie civile, militante contre l’impunité et héritière directe de l’histoire jugée devant la cour.

Une vie qui ne se résumait pas au génocide

Ceux qui l’ont connue insistent pourtant sur un contraste.

Dafroza Gauthier avait consacré une grande partie de son existence à des dossiers racontant l’extermination, les charniers, les familles détruites et la fuite des responsables.

Mais elle refusait que cette violence définisse entièrement sa vie.

Derrière la militante apparaissait une femme décrite comme chaleureuse, énergique et volontiers rieuse.

Cette capacité à préserver une forme de joie malgré la proximité permanente avec les crimes de 1994 aura accompagné son engagement jusqu’aux dernières années.

Car le travail du CPCR n’était jamais véritablement terminé.

Plus de trente ans après le génocide, des procédures sont encore instruites et d’autres procès doivent se tenir en France.

Les procès continueront sans elle

La mort de Dafroza Gauthier laisse donc une œuvre judiciaire inachevée par nature.

Tous les suspects n’ont pas été jugés. Certains sont morts. D’autres restent introuvables. Plusieurs dossiers continuent d’être examinés par la justice.

Mais ce qui paraissait presque impossible au début des années 2000 est devenu une réalité : la France juge désormais sur son territoire des personnes accusées d’avoir participé au génocide des Tutsis au Rwanda.

Dafroza Gauthier aura largement contribué à cette évolution.

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