Ursula von der Leyen veut faire du Canada le premier « membre associé » de l’Union européenne. Le statut n’existe pas encore dans les traités et Ottawa ne deviendrait pas pour autant le 28e membre de l’UE. Mais cette proposition pourrait ajouter un nouveau cercle à une Europe qui fonctionne déjà avec plusieurs niveaux d’intégration.
Le Canada dans l’Union européenne ? La proposition formulée mercredi 16 septembre par Ursula von der Leyen devant le Parlement européen brouille volontairement les frontières traditionnelles du projet européen.
En présence du Premier ministre canadien Mark Carney à Strasbourg, la présidente de la Commission a proposé de porter la relation entre Bruxelles et Ottawa « au plus haut niveau possible », jusqu’à envisager que le Canada devienne le premier « membre associé » de l’Union.
L’expression est spectaculaire. Elle ne signifie cependant pas que le Canada s’apprête à rejoindre les 27 comme un État membre classique. Le statut évoqué par Ursula von der Leyen n’existe actuellement pas dans les traités européens et devrait donc être défini politiquement et juridiquement.
L’une des pistes serait de permettre au Canada de participer à certaines réunions ministérielles ou à certains sommets européens, sans disposer des mêmes prérogatives qu’un État membre et notamment sans droit de vote.
Un nouveau cercle autour de l’Union
L’idée correspond à une réalité souvent oubliée : l’Europe institutionnelle fonctionne déjà à plusieurs vitesses.
Les frontières de l’Union européenne ne correspondent ni exactement à celles de l’espace Schengen, ni à celles de la zone euro, ni à celles de l’Espace économique européen. Certains pays participent très profondément au marché et aux politiques européennes sans appartenir à l’UE, tandis que certains membres de l’Union restent en dehors de plusieurs dispositifs communs.
Le Canada pourrait donc inaugurer une catégorie supplémentaire : celle d’un partenaire stratégique bénéficiant d’une intégration politique renforcée sans devenir membre à part entière.
Une telle formule permettrait notamment d’approfondir les coopérations dans la défense, les technologies, l’intelligence artificielle, l’énergie, l’Arctique ou les matières premières critiques.
Neuf pays attendent déjà aux portes de l’UE
L’Union compte actuellement 27 États, mais neuf pays disposent du statut officiel de candidat : l’Albanie, la Bosnie-Herzégovine, la Géorgie, la Macédoine du Nord, la Moldavie, le Monténégro, la Serbie, la Turquie et l’Ukraine.
Le Kosovo a également déposé une demande d’adhésion, sans avoir encore obtenu le statut de candidat.
Ces situations sont très différentes. La Turquie est officiellement candidate depuis 1999 et ses négociations d’adhésion, ouvertes en 2005, sont aujourd’hui largement bloquées. À l’autre extrémité du calendrier, l’Ukraine a présenté sa demande le 28 février 2022 et obtenu le statut de candidat quelques mois plus tard.
D’autres pays européens ont, au contraire, choisi de rester durablement à l’extérieur de l’Union ou ont abandonné la perspective d’une adhésion.
Le futur statut imaginé pour le Canada pourrait ainsi ouvrir une autre voie : construire une relation institutionnelle extrêmement étroite sans passer nécessairement par le processus traditionnel d’adhésion.
Schengen dépasse déjà les frontières de l’Union
L’espace Schengen illustre parfaitement cette Europe à géométrie variable.
Il rassemble 29 pays et permet la circulation sans contrôles systématiques aux frontières intérieures. La grande majorité des États de l’Union en font partie, mais Schengen accueille également quatre pays qui ne sont pas membres de l’UE : la Norvège, l’Islande, la Suisse et le Liechtenstein.
À l’inverse, l’Irlande reste en dehors du dispositif, notamment pour préserver son espace commun de circulation avec le Royaume-Uni. Chypre n’en est pas encore membre à part entière.
La Bulgarie et la Roumanie ont achevé leur intégration à Schengen en 2025, après la suppression préalable des contrôles aériens et maritimes.
Autrement dit, appartenir à l’Union européenne et appartenir à l’espace européen de libre circulation sont déjà deux réalités différentes.
L’euro constitue un autre cercle
Même constat pour la monnaie unique. Depuis l’entrée de la Bulgarie le 1er janvier 2026, la zone euro compte 21 États de l’Union.
Plusieurs membres conservent donc leur monnaie nationale, tandis que certains petits États extérieurs à l’Union utilisent officiellement l’euro grâce à des accords monétaires : Andorre, Monaco, Saint-Marin et le Vatican.
Le Monténégro et le Kosovo utilisent également l’euro sans appartenir à l’Union européenne ni à la zone euro institutionnelle.
Là encore, les frontières monétaires de l’Europe ne coïncident pas parfaitement avec ses frontières politiques.
Norvège, Islande et Liechtenstein : presque dans le marché européen
L’Espace économique européen constitue probablement l’exemple le plus abouti d’intégration sans adhésion.
Il réunit les 27 membres de l’Union ainsi que la Norvège, l’Islande et le Liechtenstein. Ces trois pays participent largement au marché intérieur européen et bénéficient de la libre circulation des personnes, des marchandises, des services et des capitaux.
Ils doivent en contrepartie appliquer une partie importante des règles européennes liées au marché intérieur, sans disposer du même pouvoir que les États membres lorsqu’elles sont élaborées.
La Suisse a choisi un modèle différent, fondé sur une série d’accords avec l’Union. Le Royaume-Uni, de son côté, a quitté l’UE et le marché unique à la suite du Brexit.
Pourquoi le cas canadien serait différent
Le Canada ne pourrait pas simplement reproduire le modèle norvégien. Son économie, sa géographie et ses relations commerciales avec les États-Unis rendent peu réaliste une intégration complète au marché intérieur européen accompagnée de l’application d’une large partie du droit communautaire.
L’objectif paraît davantage géopolitique.
Bruxelles et Ottawa partagent des intérêts croissants dans la sécurité, l’Arctique, les minerais stratégiques, l’énergie, la défense, le commerce et les technologies. Dans un monde marqué par la rivalité sino-américaine et par les tensions sur les chaînes d’approvisionnement, l’Union cherche des partenaires considérés comme politiquement et économiquement fiables.
Le « membre associé » pourrait ainsi devenir moins une antichambre de l’adhésion qu’un statut réservé à des partenaires stratégiques exceptionnellement proches.
Une proposition qui pourrait dépasser le seul Canada
C’est probablement là que se trouve la principale portée de l’annonce d’Ursula von der Leyen.
Si Bruxelles parvient à créer un véritable statut de membre associé, d’autres relations pourraient à terme être repensées autour de ce modèle. Le Royaume-Uni, la Norvège ou certains États candidats pourraient être concernés par le débat, même si leurs situations sont profondément différentes.
Il faudrait néanmoins résoudre une difficulté fondamentale : déterminer ce qu’un membre associé peut décider.
Peut-il assister aux Conseils européens ? Participer aux réunions des ministres ? Contribuer financièrement à certains programmes ? Accéder à des politiques communes de défense ou de recherche ? Devrait-il appliquer certaines règles européennes ? Et surtout, jusqu’où pourrait-il participer sans disposer du droit de vote réservé aux États membres ?
Aucune de ces questions n’est encore tranchée.
Une Union européenne de plus en plus concentrique
L’idée d’intégrer institutionnellement le Canada peut sembler paradoxale pour une organisation construite autour de l’intégration du continent européen. Elle correspond pourtant à une évolution déjà largement engagée.
L’Europe politique n’est plus un bloc aux frontières parfaitement définies. Elle fonctionne comme une succession de cercles : les 27 États membres, les 21 pays de la zone euro, les 29 de Schengen, les 30 de l’Espace économique européen, les candidats à l’adhésion et les partenaires bénéficiant d’accords spécifiques.
Le Canada pourrait désormais ajouter un cercle supplémentaire à cet ensemble.















