Crises armées, paralysies diplomatiques, tensions financières et rivalités de puissances : l’Organisation des Nations unies traverse l’une des séquences les plus fragiles de son histoire. Dans un monde qui se recompose à grande vitesse, son avenir n’apparaît plus aussi intangible qu’auparavant.
Une institution marginalisée par les guerres
Les conflits en Ukraine et à Gaza ont illustré les limites structurelles de l’ONU. Au Conseil de sécurité, les vetos successifs ont figé toute capacité d’action décisive. Sur le terrain, les grandes puissances ont souvent contourné l’organisation, privilégiant des coalitions ad hoc ou des initiatives unilatérales.
Cette marginalisation nourrit une perception de plus en plus répandue : celle d’une institution impuissante face aux crises majeures. Le droit international, censé encadrer l’usage de la force, est contesté, interprété de manière extensive, parfois ignoré. L’ONU apparaît alors moins comme arbitre que comme spectatrice d’un monde redevenu conflictuel.
Une crise financière préoccupante
À cette fragilité politique s’ajoute une tension budgétaire inédite. Les cotisations impayées s’accumulent, creusant un déficit significatif. Les États-Unis, historiquement premier contributeur, ont réduit ou suspendu leur participation à plusieurs agences spécialisées, fragilisant l’équilibre financier du système onusien.
Avec un budget ordinaire limité à peine quelques milliards de dollars l’organisation peine à répondre à des défis globaux comme le climat, les pandémies ou les crises humanitaires. Des coupes de personnel sont envisagées, tandis que certains évoquent même un déménagement de certaines entités vers des pays à coûts moindres.
Le choc des puissances
Le contexte géopolitique complique davantage la situation. Les États-Unis contestent désormais ouvertement certaines orientations multilatérales. La Chine, l’Inde ou le Brésil revendiquent une réforme en profondeur d’un ordre international jugé trop occidental. Les puissances moyennes cherchent, elles, à préserver un cadre de coopération minimal.
Dans ce paysage fragmenté, l’ONU reflète les divisions de ses membres. Elle n’est pas une autorité supranationale autonome : elle demeure une association d’États. Son efficacité dépend donc directement de leur volonté politique. Lorsque celle-ci fait défaut, l’institution se retrouve paralysée.
La concurrence institutionnelle
L’émergence d’initiatives alternatives, comme la création d’un « Conseil de la paix » promu par Donald Trump, accentue cette dynamique de fragmentation. Cette nouvelle structure, présentée comme un instrument plus direct et plus pragmatique, incarne une remise en cause explicite du multilatéralisme traditionnel.
Même si son fonctionnement diffère radicalement de celui de l’ONU, son existence alimente l’idée d’une concurrence institutionnelle. À terme, une multiplication de cadres parallèles pourrait affaiblir davantage l’organisation internationale historique.
Un précédent historique
L’histoire offre un précédent : la Société des Nations, créée après la Première Guerre mondiale, s’est progressivement vidée de sa substance avant de disparaître en 1946. Son affaiblissement avait accompagné la montée des nationalismes et la rupture des équilibres internationaux.
Le parallèle n’est pas mécanique, mais il rappelle qu’aucune institution internationale n’est éternelle. La gouvernance mondiale évolue avec les rapports de force.
Vers une recomposition plutôt qu’une disparition ?
Une dissolution formelle de l’ONU reste improbable à court terme. Toutefois, un scénario de marginalisation progressive n’est plus exclu. Si les grandes puissances cessent d’y voir un outil utile à leurs intérêts, l’organisation pourrait se transformer en forum symbolique, privé d’influence réelle.
Dans tous les cas, la disparition éventuelle des Nations unies ne signifierait pas la fin de toute coordination internationale. L’interdépendance économique, climatique et sécuritaire rend indispensable un minimum de régulation collective. La question n’est donc peut-être pas celle de l’existence d’une gouvernance mondiale, mais celle de sa forme future.
L’ONU traverse une zone de turbulences majeures. Entre impasses diplomatiques, fragilité financière et recomposition des équilibres globaux, elle doit démontrer sa capacité d’adaptation.
Le monde change plus vite que ses institutions. Reste à savoir si l’Organisation des Nations unies saura se réinventer… ou si une nouvelle architecture internationale émergera à sa place.
Paul Lamier Grandes Lignes













