3 Août 2026, lun

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OPINION | Péter Magyar a détruit le système Orbán. Reste à savoir s’il ne reconstruira pas le même pouvoir à son profit

OPINION Péter Magyar a détruit le système Orbán. Reste à savoir s’il ne reconstruira pas le même pouvoir à son profit

En Hongrie

En quelques mois, le nouveau Premier ministre hongrois a écarté les principaux gardiens institutionnels de l’ancien régime, repris le contrôle des médias publics et engagé une vaste offensive contre les réseaux économiques du Fidesz. Cette rapidité impressionne. Elle inquiète aussi : peut-on restaurer la démocratie en utilisant les instruments qui ont permis de la neutraliser ?

Il aura fallu seize ans à Viktor Orbán pour installer son système. Quelques mois ont suffi à Péter Magyar pour en faire tomber les principales fortifications.

Depuis sa victoire écrasante aux élections d’avril, le nouveau Premier ministre hongrois avance à une vitesse rarement observée dans une démocratie européenne. Le président de la République a été poussé vers la sortie, le procureur général a démissionné, plusieurs dirigeants des services de sécurité ont été remplacés et la direction des médias publics a été démantelée.

L’ancien pouvoir avait conçu ses institutions pour résister à une alternance. Il les avait protégées par des mandats longs, des lois constitutionnelles et la nomination de responsables politiquement loyaux. La défaite du Fidesz devait donc, en théorie, ouvrir une période de blocage et de cohabitation hostile.

Il n’en a rien été.

Grâce à sa majorité des deux tiers au Parlement, Péter Magyar dispose précisément de l’arme institutionnelle qui avait permis à Viktor Orbán de transformer la Hongrie : la capacité de modifier seul la Constitution et les lois les plus importantes du pays.

Le système Orbán n’a donc pas seulement été battu dans les urnes. Il est aujourd’hui déconstruit avec ses propres outils.

Une victoire qui a tout rendu possible

Le succès du parti Tisza n’a pas simplement produit une alternance gouvernementale.

Avec plus de la moitié des suffrages et 141 sièges sur 199, Péter Magyar a obtenu une majorité constitutionnelle. Il peut gouverner sans coalition, modifier les institutions sans l’opposition et réécrire une partie des règles politiques du pays.

Cette victoire constitue un renversement spectaculaire.

Pendant seize ans, Viktor Orbán avait utilisé les mêmes pouvoirs pour affaiblir les contre-pouvoirs, remodeler le système électoral, placer des fidèles dans les administrations et verrouiller durablement les institutions.

Son adversaire hérite désormais de cette architecture.

La différence est que Péter Magyar affirme vouloir utiliser cette puissance pour restaurer la démocratie, lutter contre la corruption et rendre leur indépendance aux institutions.

L’intention paraît opposée. La méthode reste dangereusement familière.

Le système Orbán était conçu pour survivre à Orbán

Le pouvoir du Fidesz ne reposait pas uniquement sur Viktor Orbán.

Il s’appuyait sur un ensemble cohérent de responsables politiques, de magistrats, de hauts fonctionnaires, de dirigeants de médias et d’entrepreneurs dépendant directement ou indirectement du gouvernement.

Cette construction portait un nom : le Système de coopération nationale.

Présenté comme un nouveau pacte politique avec la société hongroise, il fonctionnait surtout comme un réseau de contrôle étendu à presque tous les centres de pouvoir.

Les lois pouvaient être modifiées rapidement. Les postes institutionnels étaient confiés à des proches. Les médias publics diffusaient la ligne du gouvernement, tandis qu’un vaste ensemble de titres privés appartenait à des groupes proches du Fidesz.

Les marchés publics favorisaient régulièrement des entreprises liées à l’entourage du pouvoir.

Le régime n’avait donc pas besoin d’interdire formellement l’opposition. Il lui suffisait de rendre la compétition politique profondément inégale.

L’éviction du président, première rupture majeure

Le départ du président Tamás Sulyok constitue l’un des actes les plus forts du nouveau gouvernement.

Péter Magyar lui reprochait d’avoir servi les intérêts du Fidesz plutôt que ceux de l’État. Il craignait notamment que le président puisse utiliser son droit de grâce pour protéger certaines figures de l’ancien régime poursuivies pour corruption ou abus de pouvoir.

Plutôt que d’attendre la fin de son mandat, la majorité a modifié la Constitution pour permettre son remplacement.

La décision répond à une logique politique compréhensible. Un président nommé sous Viktor Orbán aurait pu devenir un puissant obstacle aux réformes du nouveau gouvernement.

Mais la manière pose problème.

Un chef de l’État a été écarté non pour une condamnation judiciaire ou une violation clairement établie de ses obligations, mais parce que la nouvelle majorité ne lui faisait plus confiance.

La frontière entre réforme institutionnelle et purge politique devient alors difficile à distinguer.

La justice débarrassée des fidélités du Fidesz

Le départ du procureur général représente une autre victoire majeure pour Péter Magyar.

Sous le régime précédent, les détracteurs du ministère public l’accusaient de protéger les responsables proches du pouvoir. Certaines enquêtes sensibles n’étaient jamais ouvertes, tandis que d’autres étaient ralenties ou abandonnées.

La démission du procureur général ouvre donc la voie à la réouverture de dossiers liés à la corruption, aux marchés publics et à l’enrichissement de personnalités proches de Viktor Orbán.

Le gouvernement veut également modifier la composition de la Cour constitutionnelle et imposer un âge maximal de 70 ans à ses membres.

Cette mesure entraîne le départ de plusieurs magistrats nommés sous le Fidesz.

Là encore, l’objectif affiché consiste à restaurer l’indépendance de la justice. Mais une indépendance véritable ne peut pas simplement signifier le remplacement des magistrats de l’ancien pouvoir par ceux du nouveau.

Elle suppose des règles capables de protéger les juges contre tous les gouvernements, y compris celui qui prétend les libérer.

Les médias publics démantelés

Le nouveau pouvoir a également frappé l’un des piliers les plus visibles du système Orbán : l’audiovisuel public.

Pendant des années, les télévisions et les radios nationales ont servi de relais au gouvernement. L’opposition y était marginalisée, caricaturée ou associée à des intérêts étrangers.

Les principaux dirigeants ont été remplacés et plusieurs émissions d’information ont été suspendues pendant la réorganisation.

Cette décision a été accueillie favorablement par une partie de la population, lassée d’un service public devenu un instrument de propagande.

Mais fermer ou suspendre des médias pour les rendre plus indépendants reste un paradoxe.

La réforme ne sera véritablement démocratique que si le gouvernement accepte de créer une direction autonome, pluraliste et protégée contre les interventions politiques futures.

Un média public au service de Péter Magyar ne serait pas plus libre qu’un média public au service de Viktor Orbán.

Une purge jusque dans les services de sécurité

Le nouveau gouvernement a remplacé plusieurs responsables des services de renseignement, de la police antiterroriste et des principales administrations de contrôle.

Le Bureau de protection de la souveraineté, créé sous Viktor Orbán pour enquêter sur les médias et les organisations recevant des financements étrangers, a été supprimé.

Cette institution était accusée d’intimider les ONG, les journalistes et les mouvements critiques du gouvernement.

Sa disparition marque une rupture nécessaire avec une politique qui présentait toute opposition comme une menace étrangère.

Mais le remplacement simultané d’une grande partie de l’appareil sécuritaire rappelle également la concentration du pouvoir qui avait caractérisé les débuts du régime Orbán.

La démocratie ne consiste pas seulement à nommer de meilleures personnes. Elle exige de limiter ce que ces personnes peuvent faire une fois installées.

L’empire économique commence à vaciller

Le système Orbán reposait aussi sur une classe d’entrepreneurs enrichis grâce aux contrats publics.

Pendant des années, des groupes proches du Fidesz ont bénéficié de marchés, de concessions et de financements européens dans des conditions régulièrement contestées.

Le gouvernement Magyar promet désormais de revoir les dépenses publiques, d’ouvrir davantage les appels d’offres et de poursuivre les détournements.

Les entreprises les plus dépendantes du pouvoir précédent voient déjà leur valeur chuter. Certaines tentent de se diversifier ou de se rapprocher du nouveau gouvernement.

Ce mouvement révèle la fragilité du capitalisme politique construit sous Viktor Orbán.

Des fortunes présentées comme le produit du marché dépendaient en réalité largement de la fidélité au pouvoir.

Leur affaiblissement est donc nécessaire pour restaurer une véritable concurrence.

Mais il faudra éviter que les proches du nouveau Premier ministre ne prennent simplement la place des anciens bénéficiaires.

Magyar applique la méthode Orbán contre l’orbánisme

C’est ici que se trouve le principal paradoxe de la transition hongroise.

Péter Magyar veut mettre fin à un régime fondé sur la concentration du pouvoir. Pour y parvenir, il concentre à son tour une puissance exceptionnelle.

Il veut restaurer les contre-pouvoirs, mais commence par écarter ceux qui pourraient ralentir son action.

Il promet une presse libre, mais suspend les structures existantes avant d’avoir installé un système véritablement indépendant.

Il souhaite dépolitiser la justice, tout en modifiant les règles pour remplacer rapidement les dirigeants nommés par son adversaire.

Le nouveau Premier ministre agit avec une légitimité électorale incontestable. Cela ne suffit pas à garantir la qualité démocratique de ses décisions.

Viktor Orbán aussi avait remporté des élections.

L’urgence ne peut pas tout justifier

Les partisans de Péter Magyar répondent que la Hongrie ne peut pas attendre.

Les institutions ont été déformées pendant seize ans. Les responsables installés par le Fidesz disposent de mandats conçus pour survivre à une défaite électorale. Une réforme lente laisserait à l’ancien système le temps de se réorganiser, de bloquer le gouvernement et de protéger ses intérêts.

Cet argument est sérieux.

Une démocratie capturée ne peut pas toujours être restaurée uniquement par des procédures conçues par ceux qui l’ont capturée.

Mais l’urgence ne doit pas devenir une autorisation permanente.

Chaque mesure exceptionnelle devrait être accompagnée d’une limitation claire, d’un contrôle juridictionnel et d’un calendrier de retour à des règles ordinaires.

Le succès de la transition ne se mesurera pas au nombre de responsables du Fidesz évincés. Il dépendra de la capacité du nouveau pouvoir à rendre impossible toute future capture de l’État, y compris par Tisza.

Une nouvelle Constitution comme test décisif

Péter Magyar souhaite engager la rédaction d’une nouvelle Constitution.

Cette réforme pourrait devenir l’acte fondateur d’une Hongrie redevenue pleinement démocratique. Elle pourrait renforcer l’indépendance des juges, limiter la durée des mandats, protéger les médias et empêcher une majorité temporaire de contrôler tout l’État.

Elle pourrait aussi devenir l’instrument d’un nouveau pouvoir dominant.

La question essentielle concerne donc la méthode.

La Constitution sera-t-elle rédigée par le seul parti Tisza, fort de sa majorité des deux tiers ? Ou résultera-t-elle d’un véritable processus associant l’opposition, les juristes, les collectivités, les organisations civiles et la population ?

Une loi fondamentale imposée par un camp, même animée de bonnes intentions, reproduirait l’erreur commise par Viktor Orbán.

Une Constitution démocratique ne doit pas seulement refléter la volonté des vainqueurs. Elle doit protéger les droits des futurs perdants.

Le danger d’un homme providentiel

Péter Magyar est arrivé au pouvoir en promettant non un simple changement de gouvernement, mais un changement de système.

Cette ambition lui a permis de rassembler des électeurs de droite, du centre et d’anciens opposants libéraux autour d’un rejet commun de Viktor Orbán.

Mais cette coalition repose largement sur sa personnalité.

Ancien membre du système, devenu son principal dénonciateur, Péter Magyar concentre à la fois la direction du parti, du gouvernement et de la transition institutionnelle.

Son image de libérateur peut rapidement devenir celle d’un homme indispensable.

Or la démocratie hongroise n’a pas besoin d’un nouveau dirigeant irremplaçable. Elle a besoin d’institutions capables de fonctionner lorsque les dirigeants changent.

Le véritable objectif ne devrait donc pas être de remplacer le régime Orbán par le régime Magyar, mais de rendre impossible l’existence de tout régime personnel.

L’Europe observe avec soulagement et inquiétude

La chute de Viktor Orbán a été accueillie favorablement dans une grande partie de l’Union européenne.

Pendant des années, Budapest avait bloqué des décisions communes, défié les institutions européennes et entretenu une proximité particulière avec Moscou.

Le nouveau gouvernement promet de normaliser les relations avec Bruxelles, de débloquer les fonds européens suspendus et de revenir vers une politique étrangère plus prévisible.

Cette amélioration ne doit toutefois pas conduire l’Europe à fermer les yeux sur les méthodes du nouveau pouvoir.

La défense de l’État de droit ne peut pas dépendre de l’orientation géopolitique du gouvernement concerné.

Une concentration du pouvoir reste problématique, qu’elle soit exercée par un dirigeant pro-russe ou par un dirigeant pro-européen.

Détruire un régime est plus facile que reconstruire une démocratie

Péter Magyar a accompli en quelques mois ce que beaucoup jugeaient impossible.

Il a battu Viktor Orbán, obtenu une majorité historique et commencé à démanteler un système construit pour durer plusieurs générations.

Cette rapidité constitue sa plus grande force.

Elle pourrait également devenir sa principale faiblesse.

Un régime autoritaire peut être démonté par une série de décisions verticales. Une démocratie ne se reconstruit pas de la même manière. Elle exige du temps, des procédures, des compromis et l’acceptation de limites que le pouvoir pourrait techniquement contourner.

La véritable rupture avec Viktor Orbán ne consistera donc pas à utiliser plus efficacement que lui les pouvoirs de l’État.

Elle commencera le jour où Péter Magyar acceptera de renoncer volontairement à une partie de l’autorité exceptionnelle que les électeurs lui ont confiée.

Il a déjà prouvé qu’il pouvait vaincre l’ancien système. Il doit désormais démontrer qu’il peut gouverner sans en devenir le nouveau propriétaire.

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