Pour sortir l’Allemagne de la stagnation, les conservateurs et les sociaux-démocrates ont conclu un vaste accord mêlant baisses d’impôts, assouplissement du droit du travail et durcissement des retraites. Présenté comme un remède à la perte de compétitivité du pays, ce programme reprend surtout des recettes libérales déjà éprouvées, au risque d’aggraver la rupture entre les partis traditionnels et leur électorat.
Après des mois de querelles, Friedrich Merz peut enfin présenter une décision commune de sa coalition.
Réunis au pouvoir depuis 2025, les conservateurs de la CDU-CSU et les sociaux-démocrates du SPD ont adopté un ensemble de 34 mesures destiné à relancer une économie allemande presque à l’arrêt, fragilisée par les coûts de l’énergie, le vieillissement de sa population et le recul de son industrie.
Le gouvernement promet moins de bureaucratie, davantage de liberté pour les entreprises et une remise en ordre du système social. Mais derrière le vocabulaire de la modernisation se dessine un choix politique beaucoup plus net : améliorer la compétitivité en allégeant les contraintes patronales et en demandant davantage d’efforts aux salariés.
Dix milliards d’euros de baisses d’impôts
La coalition prévoit d’abord une réduction annuelle de la fiscalité d’environ 10 milliards d’euros à partir de 2027.
La hausse des abattements, des allocations familiales et de plusieurs seuils d’imposition doit principalement bénéficier aux revenus faibles et intermédiaires. Pour une famille moyenne avec deux enfants, le gain pourrait atteindre environ 600 euros par an.
Cette baisse sera en partie financée par une augmentation de la contribution des plus hauts revenus. Le taux maximal de l’impôt sur le revenu passera de 45 à 47 % pour les personnes gagnant plus de 280 000 euros par an.
Le SPD présente cette mesure comme une avancée en matière de justice fiscale. Elle reste pourtant très éloignée des ambitions initiales du parti, qui souhaitait augmenter les droits de succession et rétablir une véritable taxation du patrimoine.
Les conservateurs ont rejeté ces deux propositions.
Le compromis soulage donc une partie des classes moyennes et demande un effort supplémentaire aux contribuables les plus riches, mais il épargne largement les grandes fortunes et la transmission des patrimoines.
Les contrats précaires pourront durer plus longtemps
Le changement le plus important concerne le marché du travail.
Les entreprises pourront proposer des contrats à durée déterminée sans justification pendant une période maximale de quatre ans, contre deux actuellement. Le nombre de renouvellements autorisés sera également augmenté.
Le gouvernement présente cette réforme comme une expérimentation destinée aux jeunes entreprises, aux sociétés en expansion et aux secteurs qui doivent ajuster rapidement leurs effectifs.
Pour les syndicats, elle risque surtout d’installer durablement des salariés dans la précarité.
Un employé pourrait enchaîner plusieurs années de contrats temporaires sans obtenir la stabilité d’un poste permanent, alors même qu’il accomplirait les mêmes tâches au sein de la même entreprise.
La réforme inverse ainsi le principe qui prévalait jusqu’ici : le contrat à durée indéterminée ne serait plus nécessairement la norme après deux années de travail continu.
Des licenciements simplifiés pour les hauts salaires
Berlin veut également faciliter le licenciement des salariés les mieux rémunérés.
À partir d’un certain niveau de revenu, supérieur à environ 177 000 euros par an, un employeur pourra mettre fin plus rapidement à un contrat en échange du versement d’une indemnité.
Le gouvernement affirme vouloir supprimer un obstacle aux restructurations et réduire le coût de l’échec pour les entreprises innovantes.
Cette mesure vise principalement les cadres supérieurs, les dirigeants et certains profils très qualifiés. Elle introduit néanmoins une brèche dans la protection allemande contre les licenciements, historiquement plus forte que dans de nombreux pays européens.
Les indemnités de départ bénéficieront par ailleurs d’un traitement fiscal plus favorable lorsque le salarié retrouvera rapidement un emploi.
L’objectif est d’accélérer la circulation de la main-d’œuvre vers les secteurs qui recrutent. Le demandeur d’emploi est ainsi incité à accepter rapidement un nouveau poste, sous peine de perdre une partie de l’avantage fiscal.
La fin des arrêts maladie obtenus par téléphone
Autre mesure sensible : un arrêt maladie ne pourra plus être délivré après une simple consultation téléphonique.
Le salarié devra obtenir un certificat médical dès le premier jour de son absence, ce qui impliquera généralement une visite chez un médecin.
Friedrich Merz estime que le niveau d’absentéisme pèse sur la productivité des entreprises allemandes et constitue un désavantage face à la concurrence étrangère.
La mesure est pourtant contestée par les médecins eux-mêmes. Ils redoutent une multiplication des consultations pour des affections bénignes, l’encombrement des cabinets et une augmentation du risque de contamination dans les salles d’attente.
Le gouvernement veut réduire les absences. Il pourrait surtout déplacer leur coût vers un système de santé déjà sous tension.
Le travail du dimanche davantage encouragé
La coalition souhaite également accroître les avantages fiscaux associés au travail effectué le dimanche et les jours fériés.
Le gouvernement présente cette décision comme une manière de mieux rémunérer les salariés acceptant des horaires difficiles et d’accroître la flexibilité dans les secteurs qui fonctionnent en continu.
Cette évolution intervient dans un pays où le repos dominical demeure fortement protégé par la loi et profondément ancré dans les usages sociaux.
Berlin n’abolit pas ces protections, mais envoie un signal clair : pour relancer l’activité, l’organisation du temps de travail devra devenir plus souple.
Moins de contrôles au nom de la bureaucratie
Les entreprises bénéficieront parallèlement d’un vaste allègement de leurs obligations administratives.
Le gouvernement prévoit de supprimer une partie des rapports, justificatifs et déclarations exigés par les administrations. Désormais, les ministères qui souhaiteront conserver une obligation de transmission devront en démontrer la nécessité.
Certaines demandes administratives pourront également être considérées comme acceptées lorsque l’administration n’aura pas répondu dans un délai de quatre mois.
Cette simplification peut accélérer les investissements et réduire des délais devenus particulièrement longs en Allemagne.
Elle comporte néanmoins un risque : sous couvert de lutte contre la bureaucratie, des obligations utiles à la surveillance des entreprises, à la protection des salariés ou au suivi environnemental pourraient disparaître.
La réduction des formalités n’est pas nécessairement synonyme d’efficacité lorsque les documents supprimés permettaient de détecter des abus ou des dysfonctionnements.
La grande bataille des retraites
La réforme la plus profonde reste encore à venir.
Le gouvernement doit présenter avant la fin de l’année une loi destinée à refondre le système allemand des retraites. Les recommandations préparatoires prévoient l’introduction d’une part obligatoire de capitalisation, investie sur les marchés financiers.
L’âge légal serait progressivement lié à l’évolution de l’espérance de vie. Il dépasserait ainsi 67 ans au cours des prochaines décennies.
Les possibilités de départ anticipé seraient réduites, tandis que la progression future des pensions deviendrait moins favorable. La retraite à 63 ans accordée sous certaines conditions aux personnes ayant cotisé pendant une longue période pourrait également disparaître.
L’objectif est de limiter le poids croissant du vieillissement sur les finances publiques.
Le nombre de retraités augmente, tandis que celui des actifs capables de financer le système diminue. Sans réforme, les cotisations ou les subventions publiques devraient fortement progresser.
Mais le choix du gouvernement fait porter une grande partie de l’ajustement sur les futurs retraités.
Travailler plus longtemps n’a pas les mêmes conséquences pour un cadre de bureau que pour un ouvrier du bâtiment, une aide-soignante ou un salarié exposé pendant des décennies à des tâches physiques.
La capitalisation comme nouveau pilier
L’instauration d’une épargne obligatoire investie sur les marchés constitue un changement majeur pour l’Allemagne.
Le pays repose traditionnellement sur un régime par répartition, dans lequel les cotisations des actifs financent directement les pensions.
La coalition souhaite désormais orienter une partie de l’épargne vers les actions et les marchés financiers, en s’inspirant de modèles utilisés dans plusieurs pays du nord de l’Europe.
Les partisans de cette réforme espèrent obtenir des rendements plus élevés et mobiliser l’immense épargne allemande au profit des entreprises.
Ses opposants soulignent que les performances financières ne sont jamais garanties. Les futures pensions deviendraient partiellement dépendantes de la conjoncture boursière, des crises internationales et des choix des gestionnaires de fonds.
Une réforme favorablement accueillie par les employeurs
Les organisations patronales ont salué un changement de direction attendu depuis longtemps.
Elles réclamaient davantage de flexibilité, une réduction des charges administratives et une adaptation du droit du travail aux besoins des entreprises technologiques et industrielles.
Pour elles, l’Allemagne doit réduire le coût des restructurations, faciliter les embauches temporaires et permettre aux entreprises de réagir plus rapidement à l’évolution des marchés.
Les syndicats reconnaissent certains aspects positifs, notamment les baisses d’impôts et les dispositifs de formation. Ils dénoncent toutefois un affaiblissement de la protection des salariés.
Le gouvernement promet une forme de « flexisécurité » : davantage de liberté pour licencier ou recruter temporairement, mais aussi davantage d’accompagnement vers un nouvel emploi.
Reste à savoir si la sécurité promise progressera réellement au même rythme que la flexibilité accordée aux employeurs.
Les vieilles recettes face à une crise nouvelle
La faiblesse principale de ce programme réside peut-être dans son diagnostic.
L’économie allemande ne souffre pas seulement d’un droit du travail trop protecteur ou d’un excès de formalités administratives.
Son modèle industriel a été construit sur trois piliers désormais fragilisés : une énergie russe bon marché, une forte demande chinoise et une protection sécuritaire américaine permettant de limiter les dépenses militaires.
L’industrie automobile a tardé à prendre le virage électrique. Le secteur numérique reste dominé par les entreprises américaines. Les producteurs chinois concurrencent désormais directement les groupes allemands dans les machines-outils, les batteries, les véhicules et les technologies propres.
Rendre les contrats plus précaires ou les arrêts maladie plus difficiles ne répond pas directement à ces faiblesses.
L’Allemagne manque surtout d’investissements, d’infrastructures modernes, d’énergie abordable et de stratégie industrielle cohérente.
Un pays qui épargne déjà trop
La coalition espère que les baisses d’impôts stimuleront la consommation et l’investissement.
Mais l’Allemagne dispose déjà d’un taux d’épargne élevé. Une partie de l’argent rendu aux ménages pourrait donc être épargnée plutôt que dépensée, limitant l’effet immédiat sur la croissance.
Dans le même temps, le durcissement des retraites peut pousser les salariés à mettre davantage d’argent de côté par peur de manquer de ressources une fois leur carrière terminée.
Le gouvernement risque ainsi de renforcer le comportement qu’il cherche précisément à corriger : une forte épargne privée et une consommation intérieure insuffisante.
Le SPD abandonne une nouvelle fois son identité sociale
La participation du Parti social-démocrate à ce programme constitue le principal paradoxe politique.
Le SPD est historiquement le parti des salariés, des syndicats et de l’État social. Il accepte pourtant l’allongement des contrats précaires, l’assouplissement des licenciements et une réforme des retraites qui demandera aux actifs de travailler plus longtemps.
Ses dirigeants mettent en avant la taxation accrue des très hauts revenus, les aides aux familles et les dispositifs de reconversion professionnelle.
Ces concessions paraissent modestes face à l’orientation générale du paquet.
Le SPD avait déjà payé cher sa participation aux précédentes grandes coalitions. À force de soutenir des politiques libérales menées avec les conservateurs, il a perdu une grande partie de son électorat populaire.
Lors des élections fédérales de 2025, il n’a obtenu que 16,4 % des voix, son plus mauvais résultat depuis la fin du XIXᵉ siècle.
L’AfD progresse chez les ouvriers
Le recul social-démocrate profite de plus en plus à l’extrême droite.
L’AfD devance désormais le SPD parmi de nombreux électeurs ouvriers et gagne également du terrain dans les territoires industriels en déclin.
Pour ces électeurs, le parti qui promettait autrefois de protéger les travailleurs apparaît maintenant comme le partenaire minoritaire d’un gouvernement favorable aux entreprises.
Les Verts et la gauche radicale concurrencent parallèlement le SPD dans les grandes villes, auprès des jeunes diplômés et des catégories progressistes.
Le parti se retrouve donc pris en étau : trop libéral pour une partie de son électorat populaire, mais insuffisamment écologiste ou radical pour reconquérir les électeurs urbains partis vers sa gauche.
La démonstration de force de Friedrich Merz
Pour Friedrich Merz, le premier succès du programme est son existence même.
Après plus d’un an de querelles, le chancelier peut enfin affirmer que sa coalition est capable de prendre des décisions.
Il tente de transformer cet accord en preuve d’autorité, alors que son impopularité atteint des niveaux historiques et que la CDU-CSU est désormais concurrencée, voire dépassée, par l’AfD dans plusieurs enquêtes d’opinion.
Le patronat applaudit. Les marchés voient dans l’accord un signe de stabilité. Mais les électeurs pourraient porter un jugement différent.
Un gouvernement ne restaure pas nécessairement sa crédibilité simplement parce qu’il parvient à adopter des réformes. Encore faut-il que celles-ci améliorent concrètement la vie de la population.
Un pari économique et un risque politique
La coalition fait le pari qu’une Allemagne plus flexible deviendra une Allemagne plus prospère.
Elle espère que les entreprises investiront, recruteront et innoveront dès lors qu’elles auront moins de contraintes. En retour, les créations d’emplois et la croissance compenseraient la diminution des protections sociales.
Cette équation constitue depuis plusieurs décennies le fondement des politiques libérales européennes.
Son efficacité reste pourtant contestée.
Moins de droits pour les salariés ne garantit pas davantage d’investissements. Des retraites plus faibles ne créent pas automatiquement une industrie compétitive. Et la précarité peut réduire la consommation, la confiance et la capacité des ménages à préparer l’avenir.
L’accord permet momentanément à Friedrich Merz de montrer qu’il gouverne. Mais il pourrait accélérer la rupture entre les deux grands partis traditionnels et les catégories sociales qu’ils prétendent représenter.
En voulant sauver le modèle économique allemand par les recettes du passé, la coalition prend le risque d’aggraver la crise politique qui menace déjà l’avenir du pays.













