Pour la première fois de sa présidence, Vladimir Poutine s’est rendu sur l’une des îles Kouriles revendiquées par le Japon. Tokyo dénonce une visite « absolument inacceptable », tandis que Moscou affirme que sa souveraineté sur l’archipel ne peut être remise en question.
Un déplacement de Vladimir Poutine dans l’Extrême-Orient russe suffit à faire ressurgir un contentieux vieux de plus de huit décennies.
Le président russe s’est rendu jeudi sur l’île d’Itouroup, dans le sud de l’archipel des Kouriles. Le territoire est administré par Moscou mais revendiqué par Tokyo, qui considère quatre îles de cette zone comme appartenant au Japon.
Cette visite, la première de Vladimir Poutine sur l’une des îles disputées, a immédiatement provoqué une crise diplomatique entre les deux pays.
La Première ministre japonaise Sanae Takaichi a dénoncé un déplacement qui « heurte les sentiments du peuple japonais » et l’a qualifié d’« absolument inacceptable ».
Tokyo a également convoqué l’ambassadeur russe pour lui transmettre officiellement ses protestations.
Poutine se rend à Itouroup
Le déplacement intervient au lendemain d’une visite présidentielle sur l’île de Sakhaline, où Vladimir Poutine avait présidé une réunion consacrée à la sécurité des frontières orientales de la Russie.
À Itouroup, le chef du Kremlin a notamment visité une usine spécialisée dans la transformation du poisson ainsi qu’une école.
Au-delà du programme officiel, sa présence sur place possède une forte portée politique.
Aucun président russe ne s’était rendu sur ces territoires contestés depuis Dmitri Medvedev en 2010. Cette visite avait déjà provoqué une vive réaction japonaise.
Seize ans plus tard, celle de Vladimir Poutine intervient dans un contexte beaucoup plus dégradé entre Moscou et Tokyo.
Moscou rejette les protestations japonaises
La réaction russe n’a pas tardé.
La porte-parole du ministère des Affaires étrangères, Maria Zakharova, a qualifié les critiques japonaises d’« infondées » et accusé Tokyo de mener une politique antirusse.
Pour Moscou, le statut des îles ne fait l’objet d’aucune discussion : elles appartiennent à la Fédération de Russie et le président peut s’y déplacer librement.
La diplomatie russe accuse également le Japon d’entretenir un discours « révisionniste » en continuant à revendiquer ces territoires.
Vladimir Poutine avait lui-même répondu mercredi aux préoccupations sécuritaires japonaises.
« Nous ne menaçons pas le Japon », avait-il déclaré, avant de rappeler que c’était Tokyo qui formulait des revendications territoriales à l’égard de la Russie.
Un différend hérité de 1945
Le contentieux porte sur quatre îles situées au nord du Japon et contrôlées par Moscou depuis les derniers jours de la Seconde Guerre mondiale.
L’armée soviétique s’en est emparée en 1945.
Tokyo fonde notamment ses revendications sur le traité russo-japonais de 1855, qui établissait la frontière entre les deux pays au-delà des quatre territoires aujourd’hui disputés.
Moscou s’appuie de son côté sur les accords conclus entre Alliés lors de la conférence de Yalta en février 1945. L’Union soviétique devait recevoir les Kouriles en contrepartie de son entrée en guerre contre le Japon.
Plus de quatre-vingts ans après la fin du conflit mondial, cette divergence n’a jamais été réglée.
Elle explique notamment pourquoi la Russie et le Japon n’ont toujours pas conclu de traité de paix définitif mettant officiellement fin à leur différend hérité de la Seconde Guerre mondiale.
La guerre en Ukraine a encore éloigné Moscou et Tokyo
Les relations entre les deux pays se sont considérablement détériorées depuis l’offensive russe contre l’Ukraine en février 2022.
Le Japon s’est associé aux sanctions occidentales contre Moscou et a durci sa position sur les Kouriles méridionales, les présentant de nouveau comme des territoires illégalement occupés.
La Russie considère en retour le Japon comme un pays hostile.
Cette confrontation intervient également dans un environnement sécuritaire asiatique en pleine transformation.
Moscou a renforcé sa coopération militaire avec Pékin, avec des exercices navals et aériens organisés à proximité de l’espace japonais. Parallèlement, la Corée du Nord a considérablement resserré ses relations militaires avec la Russie.
Des îles stratégiques et riches en ressources
La valeur des Kouriles ne repose pas uniquement sur leur importance historique.
Environ 20 000 citoyens russes vivent dans cet archipel au climat particulièrement difficile, mais riche en ressources naturelles. Ses eaux constituent d’importantes zones de pêche tandis que son sous-sol abrite notamment des gisements d’or et d’argent.
Sa position géographique lui confère surtout une importance militaire considérable.
La Russie y a installé des systèmes de défense côtière Bastion et déployé des avions de combat Su-35. Ces équipements permettent à Moscou de renforcer sa surveillance des voies maritimes de l’Extrême-Orient.
Dans ce contexte, la visite de Vladimir Poutine constitue autant une affirmation de souveraineté qu’un message politique adressé à Tokyo.
Le Japon n’entend pas abandonner ses revendications. La Russie refuse, elle, toute remise en cause de son contrôle.
Huit décennies après la fin de la Seconde Guerre mondiale, les Kouriles restent ainsi l’un des principaux obstacles à une normalisation durable entre les deux puissances.















