Des centaines de milliers de personnes attendues, une messe géante à Paris, des discours sur l’intelligence artificielle, les migrations et la paix en Europe : pour sa première visite apostolique en France, Léon XIV bénéficie d’une exposition exceptionnelle. Mais derrière la popularité du souverain pontife apparaît une réalité plus contrastée : dans une société largement sécularisée, l’Église catholique française ne dispose plus de l’influence politique et sociale qui fut longtemps la sienne.
Pendant quatre jours, Léon XIV aura occupé une place exceptionnelle dans l’espace public français. Du vendredi 25 au lundi 28 septembre, le premier pape américain effectue une visite mêlant rassemblements religieux, diplomatie et interventions sur plusieurs des grandes questions qui traversent les sociétés occidentales.
L’ampleur des rassemblements témoigne de la capacité intacte de la figure pontificale à mobiliser. Quelque 80 000 personnes étaient attendues à la veillée des jeunes organisée au Stade de France et plusieurs centaines de milliers d’inscriptions ont été enregistrées pour la grande messe célébrée place de la Concorde.
Cette ferveur contraste pourtant avec la situation du catholicisme français. Dans un pays où la pratique religieuse régulière a fortement reculé, le pape attire désormais des foules que l’Église institutionnelle peine elle-même à mobiliser durablement.
Un pape fort dans une France déchristianisée
Léon XIV arrive dans un pays où le catholicisme reste profondément inscrit dans l’histoire et le patrimoine, mais où son pouvoir de prescription s’est considérablement affaibli.
Les pratiquants réguliers ne représentent aujourd’hui qu’une fraction de la population française. Plusieurs millions de personnes continuent néanmoins d’entretenir un lien plus occasionnel avec l’Église, tandis que les baptêmes d’adultes et l’arrivée de nouveaux catéchumènes constituent depuis quelques années un phénomène particulièrement observé.
La visite pontificale offre donc au catholicisme français une fenêtre rarement accessible : pendant quelques jours, ses préoccupations, ses valeurs et ses débats dépassent largement le cercle des pratiquants.
Mais cette visibilité ne signifie pas nécessairement un retour de son influence politique.
Les évolutions récentes de la société française l’illustrent. L’inscription de la liberté de recourir à l’interruption volontaire de grossesse dans la Constitution en 2024, puis l’adoption d’une législation sur l’aide à mourir malgré les fortes réserves exprimées par les responsables catholiques, montrent que l’Église ne dispose plus de la capacité d’infléchir seule les grands choix sociétaux du pays.
Le pape comme visage du catholicisme français
C’est précisément dans ce contexte que la puissance de la figure pontificale prend une importance particulière.
L’Église française possède des diocèses, des mouvements, des établissements scolaires, des organisations caritatives et un réseau institutionnel considérable. Mais elle peine davantage à faire émerger des personnalités capables de porter sa parole auprès de l’ensemble de la société.
Léon XIV comble temporairement ce déficit d’incarnation.
Sa visite permet aux catholiques de se rassembler autour d’une personnalité universellement identifiable, tout en donnant à l’Église une exposition médiatique qu’aucune personnalité catholique française ne pourrait aujourd’hui obtenir seule.
Le phénomène n’est pas nouveau. Depuis Jean-Paul II, les voyages apostoliques sont devenus l’un des principaux instruments d’influence du Vatican. Le pape ne se contente plus de recevoir le monde à Rome : il se déplace directement dans les sociétés auxquelles il souhaite parler.
Migrations, IA, paix : un voyage très politique
La visite française de Léon XIV dépasse ainsi largement les célébrations religieuses.
À Paris, le pape a prévu une rencontre avec des personnes exilées et en situation de précarité à la Maison Bakhita. Cette étape s’inscrit dans la continuité de ses prises de position sur l’accueil des migrants.
Lors de son déplacement en Espagne en juin, notamment aux Canaries, il avait déjà dénoncé l’indifférence face aux personnes contraintes de quitter leur pays à cause de la guerre, de la violence ou de la pauvreté.
Léon XIV doit également porter sa parole sur un autre bouleversement contemporain : l’intelligence artificielle. Son passage à l’Unesco lui offre une tribune pour prolonger la réflexion engagée depuis le début de son pontificat sur les conséquences humaines et éthiques du développement accéléré de l’IA.
La dernière étape française, à Metz, possède quant à elle une dimension ouvertement européenne. Dans cette région profondément marquée par les conflits franco-allemands et les guerres du XXe siècle, le pape doit défendre une « Europe de la paix et de l’unité ».
Emmanuel Macron doit l’introduire au centre des congrès Robert-Schuman, tandis que les dirigeants des autres États de l’Union européenne ont été invités.
Léon XIV, contre-modèle de Donald Trump ?
Cette dimension internationale est devenue l’une des caractéristiques les plus fortes du pontificat.
Depuis son élection en mai 2025, Léon XIV s’est imposé comme une voix défendant le droit international, la démocratie, l’accueil des migrants et le règlement pacifique des conflits. Son positionnement l’a plusieurs fois placé en opposition avec la politique de son compatriote Donald Trump.
La guerre en Iran a particulièrement exposé cette divergence.
Lors d’une veillée pour la paix à Rome, le pape avait appelé à en finir avec les « démonstrations de force » et les guerres, défendant une conception du pouvoir fondée sur la protection de la vie plutôt que sur la puissance militaire.
La réaction critique de Donald Trump avait transformé cette divergence en confrontation politique publique.
Léon XIV occupe depuis une position singulière : celle d’un Américain disposant d’une audience mondiale et proposant, sur plusieurs dossiers, une vision profondément différente de celle défendue par la Maison-Blanche.
Le droit international comme ligne directrice
Au-delà de Donald Trump, le Vatican cherche à préserver une parole susceptible de s’adresser à des camps opposés.
De la Turquie au Liban, de l’Iran à l’Europe, Léon XIV a progressivement installé deux thèmes dans sa diplomatie : la défense du droit international et celle des institutions démocratiques.
Cette orientation donne à la papauté un rôle particulier à une époque où les rapports de force militaires, économiques et technologiques occupent une place croissante dans les relations internationales.
Le Vatican ne dispose ni d’une armée capable de modifier un conflit ni d’une puissance économique comparable à celle des grands États. Son influence repose essentiellement sur sa capacité de médiation et sur l’audience internationale de la parole pontificale.
Les voyages apostoliques deviennent dès lors un véritable outil diplomatique.
Plusieurs catholicismes attendent le pape
En France, Léon XIV doit cependant s’adresser à un catholicisme profondément pluriel.
Une partie des fidèles se reconnaît dans le catholicisme social, particulièrement mobilisé sur la pauvreté, les migrations et l’environnement. Une autre insiste davantage sur les questions de bioéthique, de famille, d’avortement, de fin de vie ou d’identité chrétienne.
À ces sensibilités déjà anciennes s’ajoutent de nouvelles générations de catéchumènes et de baptisés que le pape doit rencontrer à l’Institut catholique de Paris.
Chaque courant cherchera nécessairement dans ses discours les paroles correspondant à ses propres préoccupations. Une intervention sur les migrants ne sera pas reçue de la même manière qu’un discours sur la fin de vie, la famille ou l’identité européenne.
Le défi de Léon XIV consiste précisément à ne pas laisser son message se réduire à l’une de ces sensibilités.
Une Église moins puissante, mais toujours capable de mobiliser
La visite française met finalement en évidence une transformation profonde du catholicisme.
L’Église n’organise plus la société française comme elle a pu le faire autrefois. Elle ne détermine plus les normes collectives et son influence sur les décisions politiques s’est considérablement réduite. Pour une grande partie de la population, elle est devenue moins une autorité qu’une source possible de spiritualité, de sens ou d’engagement.
Mais la spectaculaire capacité de mobilisation autour de Léon XIV montre que disparition de l’influence institutionnelle ne signifie pas disparition du religieux.
C’est tout le paradoxe de cette première visite apostolique en France : jamais l’Église catholique française n’a semblé aussi minoritaire dans la société contemporaine, tandis que rarement la parole de son chef aura bénéficié d’une tribune aussi considérable.














