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OPINION | Qusra, le siège qui révèle la mécanique de la colonisation en Cisjordanie

OPINION | Qusra, le siège qui révèle la mécanique de la colonisation en Cisjordanie

ParGrandes LignesAFP

Depuis plusieurs jours, des colons israéliens encerclent deux habitations palestiniennes près de Naplouse. L’intervention de l’armée, loin d’avoir dissipé les tensions, alimente les accusations de complaisance entre militaires et colons. À Qusra, un épisode local expose une réalité beaucoup plus vaste : la bataille quotidienne pour le contrôle du territoire en Cisjordanie occupée.

À Qusra, le conflit territorial se joue désormais devant deux maisons.

Depuis le 9 août, plusieurs dizaines de colons israéliens se sont installés aux abords de deux propriétés palestiniennes situées à l’écart de ce village, au sud de Naplouse. Un campement a été établi sur la voie permettant de rejoindre les habitations, compliquant les déplacements et l’approvisionnement de leurs occupants.

L’eau et l’électricité auraient également été coupées. Les familles refusent pourtant de partir. Leur crainte est simple : quitter temporairement leur maison pourrait signifier ne jamais pouvoir y revenir.

L’épisode serait déjà révélateur de la pression foncière qui traverse la Cisjordanie. Mais plusieurs éléments lui ont donné une résonance particulière : l’un des propriétaires possède la nationalité américaine, des journalistes israéliens ont été agressés et, surtout, des images ont montré des soldats israéliens priant aux côtés de certains des colons qu’ils étaient supposés éloigner.

Partir, au risque de ne jamais revenir

À Qusra, la peur dépasse largement les deux propriétés actuellement encerclées.

Depuis octobre 2023, la multiplication des avant-postes et les violences exercées contre des communautés palestiniennes ont profondément modifié certaines zones rurales de Cisjordanie.

Selon l’organisation israélienne B’Tselem, 64 communautés palestiniennes ont été entièrement déplacées et quinze autres partiellement depuis octobre 2023, soit plus de 4 800 personnes, dont plus de 2 300 mineurs.

Pour les familles de Qusra, ces précédents expliquent pourquoi abandonner les lieux, même provisoirement, apparaît comme une décision irréversible.

Aïcha Abou Rida, qui vit dans l’une des deux maisons, affirme ainsi vouloir rester malgré le siège et les coupures.

Cette résistance dépasse la seule défense d’une habitation : dans une Cisjordanie où la maîtrise de chaque route, colline et parcelle peut modifier progressivement la géographie du territoire, rester devient une manière de conserver physiquement la propriété du sol.

Quand les soldats prient avec les colons

C’est cependant l’attitude de l’armée israélienne qui transforme l’affaire de Qusra en question politique.

Le secteur a été déclaré zone militaire. Une telle décision permet aux forces israéliennes d’en limiter l’accès, notamment aux journalistes et aux militants. En théorie, elle devrait également empêcher les colons d’y demeurer.

Or des images montrent des militaires priant avec certains des hommes installés devant les propriétés palestiniennes.

La scène nourrit une accusation formulée depuis longtemps par plusieurs organisations israéliennes et internationales : celle d’une frontière de plus en plus poreuse entre l’action des colons les plus radicaux et celle des institutions chargées de contrôler le territoire.

Breaking the Silence, organisation composée notamment d’anciens soldats israéliens, pose une question difficile à contourner : comment une armée capable d’imposer des opérations de grande ampleur dans des villes palestiniennes peut-elle se montrer incapable d’empêcher quelques dizaines de colons d’encercler des habitations ?

À Qusra, cette contradiction devient particulièrement visible.

La nationalité américaine change la dimension de l’affaire

Un autre élément distingue cet épisode des nombreuses confrontations qui surviennent en Cisjordanie : l’un des Palestiniens concernés possède également la citoyenneté américaine.

L’affaire est ainsi remontée jusqu’à la représentation diplomatique des États-Unis à Jérusalem.

L’ambassadeur américain Mike Huckabee, pourtant considéré comme l’un des soutiens les plus affirmés du mouvement de colonisation israélien, a été contraint de réagir. Il a qualifié les auteurs des violences de « terroristes israéliens » et leurs actes de « criminels ».

Cette réaction révèle aussi une asymétrie troublante.

Des communautés palestiniennes dénoncent depuis des années les mêmes méthodes : intimidations, occupations de terres, destruction de cultures, barrages improvisés ou attaques contre les habitants. Mais la présence d’un citoyen américain parmi les personnes concernées a brusquement donné à Qusra une visibilité diplomatique internationale.

1 200 soldats et seize maisons saisies

Jeudi 13 août, l’affaire a pris une nouvelle dimension.

Environ 1 200 soldats israéliens ont été déployés dans le village, selon des témoignages recueillis sur place. Seize habitations palestiniennes ont été saisies afin d’être utilisées temporairement comme positions militaires.

L’armée présente l’opération comme une mesure destinée à maintenir la sécurité dans le secteur.

Pour les habitants, elle fait naître une autre inquiétude : celle de ne pas pouvoir récupérer normalement leurs logements une fois l’opération terminée.

Cette peur n’est pas abstraite. Quelques jours auparavant, dans le village d’Arraba, près de Jénine, une famille palestinienne avait été contrainte de quitter son domicile afin que des soldats puissent l’utiliser dans le cadre d’un dispositif sécuritaire entourant l’inauguration d’une nouvelle colonie.

Qusra apparaît ainsi moins comme une anomalie que comme une nouvelle déclinaison d’un rapport de force désormais installé.

Une colonisation qui change d’échelle

La question centrale dépasse donc largement les violences commises par quelques dizaines de militants ultranationalistes.

Sous le gouvernement de Benyamin Nétanyahou, l’expansion des colonies et la régularisation d’avant-postes ont considérablement progressé. Les représentants du mouvement des colons disposent également d’une influence politique déterminante au sein de la coalition gouvernementale.

Cette dynamique s’accompagne d’une transformation progressive de la géographie de la Cisjordanie : multiplication des implantations, extension des routes et des zones sécurisées, contrôle de terres supplémentaires et fragmentation croissante des espaces administrés par les Palestiniens.

Fin juillet, quinze ordres de saisie concernant des terres palestiniennes situées en zone A théoriquement placée sous contrôle civil et sécuritaire palestinien ont ainsi été signés afin notamment de faciliter une continuité entre des implantations israéliennes.

C’est précisément cette accumulation qui donne au siège de Qusra sa portée.

Qusra n’est pas une exception

Le même type de confrontation apparaît ailleurs.

À Taybeh, un autre village palestinien, certaines zones ont également été placées sous contrôle militaire tandis que les habitants dénoncent des attaques de colons et des restrictions imposées aux journalistes et militants souhaitant accéder au secteur.

Ces épisodes suivent une mécanique devenue familière : installation ou progression de colons, tensions avec les habitants palestiniens, intervention militaire, restriction des accès, puis installation d’une nouvelle réalité sur le terrain.

Chaque événement pris séparément peut apparaître limité. Ensemble, ils dessinent une évolution beaucoup plus profonde.

Même si les colons installés devant les maisons de Qusra sont finalement évacués, l’enjeu restera entier. Les familles pourront conserver leurs propriétés, mais les implantations qui entourent le village continueront de progresser et les rapports de force politiques qui rendent ces épisodes possibles ne disparaîtront pas.

C’est peut-être là que réside la véritable portée de Qusra : deux maisons palestiniennes encerclées pendant quelques jours racontent, à une échelle minuscule, la transformation territoriale qui se poursuit en Cisjordanie occupée.

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