Après l’arrivée massive de migrants dans l’enclave espagnole, responsables politiques, militants et influenceurs nationalistes ont convergé vers Ceuta. Entre vidéos orientées, discours alarmistes et provocations identitaires, la détresse humaine est devenue un terrain de conquête électorale.
À Ceuta, les migrants repartent épuisés, parfois affamés, encadrés par des militaires. À quelques mètres d’eux, des influenceurs filment, interrogent et sélectionnent les images susceptibles d’alimenter leur récit politique.
Depuis l’arrivée de plusieurs dizaines de milliers de personnes entre jeudi et vendredi, l’enclave espagnole s’est transformée en scène médiatique pour toute une partie de la droite radicale. Les militants nationalistes, les élus d’extrême droite et les créateurs de contenus les plus controversés ont afflué depuis la péninsule pour dénoncer une prétendue « invasion » et accuser le gouvernement socialiste d’avoir abandonné les frontières du pays.
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Des questions conçues pour obtenir la bonne réponse
Près de la digue de Tarajal, un jeune influenceur suivi par des centaines de milliers d’internautes se glisse au milieu des migrants reconduits vers le Maroc.
Téléphone tendu, caméra braquée sur ses interlocuteurs, il répète les mêmes questions. Les forces marocaines les auraient-elles encouragés à entrer ? Les policiers espagnols les auraient-ils volontairement laissés passer ?
Lorsque les réponses ne correspondent pas à sa démonstration, il insiste. Les migrants expliquent que les agents espagnols étaient surtout dépassés par le nombre. Lui reformule, recommence et attend l’acquiescement qui pourra être conservé au montage.
L’objectif n’est pas de comprendre les circonstances de leur départ ou les conditions de leur séjour à Ceuta. Il s’agit de produire quelques secondes de vidéo susceptibles de prouver que le gouvernement aurait organisé ou facilité l’arrivée massive de migrants.
La crise réduite à un argument contre le gouvernement
La droite espagnole accuse depuis plusieurs jours le Premier ministre de manque de préparation.
Le chef de l’opposition conservatrice s’est lui-même rendu dans l’enclave pour dénoncer une faute grave de l’exécutif et son incapacité à anticiper l’afflux.
L’extrême droite adopte un discours encore plus offensif. Ses dirigeants parlent d’« avalanche humaine », d’atteinte à la souveraineté nationale et réclament une présence permanente de l’armée à la frontière.
Cette rhétorique transforme les migrants en menace collective. Leur parcours individuel, leur âge et les raisons de leur départ disparaissent derrière une seule image : celle d’une masse hostile lancée contre l’Espagne.
La criminalité annoncée avant même qu’elle existe
Certains responsables vont jusqu’à associer directement les arrivées de Ceuta aux futures agressions qui pourraient être commises en Espagne.
Les violences sexuelles, les attaques au couteau et l’insécurité sont évoquées comme des conséquences inévitables de la politique migratoire du gouvernement, sans qu’aucun élément ne permette d’établir un tel lien.
Cette stratégie est bien connue : présenter chaque migrant comme un délinquant potentiel, puis attribuer d’avance toute infraction future aux décisions du pouvoir en place.
La peur devient ainsi un instrument électoral. Plus l’arrivée paraît incontrôlée, plus la promesse d’ordre et de fermeture peut être présentée comme la seule réponse possible.
Des militants venus dénoncer « l’invasion »
Des groupes ultranationalistes ont également traversé le détroit de Gibraltar pour organiser des rassemblements dans l’enclave.
Arrivés par ferry depuis le sud de l’Espagne, leurs membres ont défilé derrière des slogans hostiles à l’immigration et présenté leur déplacement comme une opération patriotique.
La crise humanitaire devient alors un décor. Les migrants, les forces de sécurité et les habitants de Ceuta servent d’arrière-plan à des vidéos destinées aux réseaux sociaux.
Les mots employés ne laissent aucune place à la nuance : « invasion », « remplacement », « reconquête » ou « nettoyage ». Ils visent moins à décrire la situation qu’à provoquer une réaction émotionnelle immédiate.
Une provocation contre les habitants musulmans
L’un des épisodes les plus tendus s’est produit lorsqu’un eurodéputé d’extrême droite a annoncé vouloir « nettoyer » la ville de sa population arabe.
Cette déclaration a suscité la colère de nombreux habitants, notamment au sein de la communauté musulmane, qui représente une part importante de la population locale.
Des habitants sont venus lui répondre en brandissant eux aussi le drapeau espagnol. Ils ont scandé que Ceuta devait rester unie et refusé que leur appartenance nationale soit contestée en raison de leur religion ou de leurs origines.
La confrontation a pris une telle ampleur que l’élu a dû être évacué par la police.
Ceuta refuse d’être divisée
Cet affrontement révèle une réalité souvent absente des discours nationalistes.
Ceuta n’est pas seulement une frontière entre l’Afrique et l’Europe. Elle est une ville où vivent depuis des générations des Espagnols chrétiens, musulmans, juifs et hindous.
Présenter les habitants d’origine marocaine comme des étrangers ou des éléments suspects revient à nier l’histoire et l’identité particulière de l’enclave.
Face aux provocations venues de la péninsule, une partie de la population locale a donc défendu une autre vision de l’Espagne : celle d’une citoyenneté qui ne dépend ni de la religion ni de l’origine familiale.
Une bataille d’images
La crise de Ceuta se joue autant sur les réseaux sociaux qu’à la frontière.
Chaque séquence est découpée, commentée et diffusée pour conforter une lecture préexistante. Une foule devient une invasion. Un policier débordé devient un agent complice. Un migrant interrogé sous pression devient la preuve d’un complot gouvernemental.
La rapidité de diffusion empêche souvent toute vérification. Les images circulent bien avant que les chiffres, les circonstances et les responsabilités puissent être établis.
Les influenceurs politiques disposent ainsi d’un avantage considérable : ils imposent le premier récit, celui qui suscite le plus de colère et qui sera ensuite difficile à corriger.
La détresse humaine reléguée au second plan
Derrière cette bataille politique restent pourtant des milliers de jeunes confrontés à la faim, à l’épuisement et à l’échec de leur tentative.
Beaucoup ont suivi des rumeurs publiées sur les réseaux sociaux affirmant que la frontière était ouverte. Certains ont nagé plusieurs heures avant de passer plusieurs jours dans les rues, sans nourriture ni hébergement.
Plusieurs personnes sont mortes pendant les traversées.
Cette réalité occupe peu de place dans les vidéos des militants venus dénoncer l’immigration. La souffrance n’y est pas considérée comme un problème à résoudre, mais comme une matière première destinée à prouver le désordre.
Une crise devenue campagne électorale
À moins d’un an d’importantes échéances électorales, Ceuta offre à la droite radicale un sujet particulièrement mobilisateur.
L’immigration permet de concentrer les critiques contre le gouvernement, de concurrencer la droite traditionnelle et de remettre les thèmes de l’identité et de la sécurité au centre du débat.
L’extrême droite ne se contente donc pas de commenter la crise. Elle cherche à la prolonger politiquement, à l’amplifier dans l’opinion et à transformer chaque image en argument électoral.
Ceuta doit encore gérer les retours, l’accueil des mineurs et les tensions avec le Maroc. Mais une autre bataille a déjà commencé : celle du récit.
Dans cette bataille, les migrants ne sont plus seulement des personnes en quête d’un avenir. Ils deviennent les figurants involontaires d’une campagne politique qui les dépasse.











